Ernest Renan et l’interprétation des traditions religieuses

Dans un précédent article, « transhumances » a évoqué les souvenirs d’enfance et de jeunesse d’Ernest Renan (1823 – 1892). Nous évoquons aujourd’hui son travail pour réinterpréter le Christianisme. Un tel projet peut-il s’appliquer à l’Islam ?

 Ernest Renan connait la langue arabe. Son intérêt pour l’Islam n’est pas central dans son œuvre, mais néanmoins réel. Il séjourna pendant deux ans, en 1860 – 1861, au Liban et en Syrie dans le cadre d’une mission archéologique. Il éprouve une fascination pour cette religion : « l’Islamisme a de belles parties comme religion ; je ne suis jamais entré dans une mosquée dans une vive émotion, le dirai-je ? sans un certain regret de n’être pas musulman. » Mais il présente l’Islam et la raison humaine comme incompatibles.

La Mosquée des trois portes à Kairouan

La Mosquée des trois portes à Kairouan

Dans une conférence donnée à la Sorbonne le 29 mars 1883, l’année même de la publication des « souvenirs », Ernest Renan expose sa position sur « l’Islamisme ». En réalité, le mot juste serait Islam, le mot « Islamisme » ayant aujourd’hui une connotation idéologique et militaire qu’il n’avait pas à cette époque.

 L’Islam hostile à la science ?

 Renan pose l’interrogation suivante : pourquoi ce qui a été (la splendeur intellectuelle du monde musulman de 775 jusque vers le milieu du 13ième siècle) ne serait-il pas encore ? En d’autres termes, l’Islam est-il compatible avec la science ? Le monde musulman peut-il, tout en restant fidèle à sa religion, accepter le primat de la raison, qui est le moteur du progrès technique et social ?

 Sa réponse est selon lui négative. Il est « frappé de ce qu’a de fatalement borné l’esprit d’un vrai croyant, de cette espèce de cercle de fer qui entoure sa tête, le rend absolument fermé à la science, incapable de rien apprendre, ni de s’ouvrir à aucune idée nouvelle. »

 Comment expliquer alors la floraison des sciences à l’époque abbasside (750 – 1258), la supériorité intellectuelle du monde musulman sur l’occident à cette époque, la transmission par le premier du patrimoine philosophique et scientifique grec du premier au second ?

 Pour Renan, si les intellectuels de Bagdad à l’époque abbasside s’expriment en arabe, leur culture est en réalité grecque et iranienne. Il considère que la culture proprement arabe ne peut évoluer. Il oppose les langues indo-européennes, qui manifesteraient une capacité à changer et à se multiplier au cours des siècles, et les langues sémitiques qui resteraient figées et égales à elles-mêmes. La culture arabe se caractériserait dès lors par une hostilité insurmontable à l’égard de la science, par « la persuasion que la recherche est inutile, frivole, presque impie »

 Un point de vue contesté

 Ce point de vue fut fortement contesté par Jamal ed-dine el Afghani, un militant panislamiste en exil à Paris en 1883, qui répliqua à Renan dans le Journal des Débats. El Afghâni semble adhérer à la thèse de Renan : le monde arabe est en panne, sa civilisation « s’est éteinte » et « le flambeau ne s’est pas rallumé ». La raison en est, comme le dit Renan, le fait qu’après l’époque abbasside, le dogme, la foi et la croyance se sont imposés au détriment de la philosophie, la raison et la science.

 Mais, au contraire de Renan, il n’y voit pas une fatalité. Comme Renan, il rappelle que l’occident lui-même a vécu dans les ténèbres de l’obscurantisme. Il pourrait souscrire à cette phrase de son adversaire : « dans les pays musulmans, il s’est passé ce qui serait arrivé en Europe si l’Inquisition, Philippe II et Pie V avaient réussi dans leur plan d’arrêter l’esprit humain. » Mais il ne partage pas la pensée de Renan selon laquelle, du fait de sa « race » linguistique, l’occident avait dans son « patrimoine génétique » les ressources nécessaires pour sortir des ténèbres et que, au contraire, la fixité de l’arabe comme langue a pour conséquence la fixité dans l’immobilisme de la civilisation arabe, et cela pour toujours.

 Pour el-Afghâni, la sortie du monde musulman de l’obscurantisme se produira dans l’avenir, comme elle s’est déjà produite en occident. C’est simplement une question de temps. L’Islam étant apparu six siècles après le christianisme, il n’est pas surprenant que ce soit avec un décalage temporel qu’il « brise ses liens » et « marche résolument dans la voie de la civilisation ».

 El Afghani n’explique pas comment se produira cette sortie de l’obscurantisme. Nous savons aujourd’hui qu’elle passera par « l’ijtihad », l’interprétation.

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 Pour une interprétation de l’Islam

 Reprenons l’analyse de Renan sur le Christianisme. Il constate que l’Église catholique présente son dogme comme déjà fixé par Jésus de son vivant. Or, la critique historique montre que le dogme s’est peu à peu sédimenté (ou, dit Renan, « végétalisé ») au long de quatre siècles d’histoire. Si une partie des Catholiques continuent à considérer leur croyance comme un bloc monolithique dans lequel chaque article de foi a la même valeur, beaucoup de théologiens ont découvert que la foi chrétienne ressemble davantage à un oignon constitué de pelures successives, au cœur duquel se trouve le « kérygme », c’est-à-dire le noyau dur. Il s’agit en l’occurrence de la mort et de la résurrection de Jésus. D’autres dogmes, comme la virginité de la mère de Jésus avant et après sa naissance, ont été définis ensuite, par déductions successives dans le cadre d’une philosophie du pur et de l’impur qui n’a plus cours aujourd’hui en occident.

 Adhérer en bloc aux dogmes est une posture confortable, permettant de vivre à l’abri des tortures du doute, lové dans le cocon d’un « cercle magique ». L’adhésion en bloc et le confort d’une communauté qui ne doute pas (« umma ») sont un trait fréquent dans l’Islam d’aujourd’hui. Mais est-ce à dire qu’une démarche d’interprétation de l’Islam analogue à celle que mena, sous un déluge d’anathèmes, Renan dans le cadre du Christianisme, est impraticable dans le monde musulman ? Je ne le crois pas.

 L’argument de Renan sur l’incapacité de la culture musulmane à s’adapter est faible. Il prétendait que les langues sémitiques, telles que l’hébreu ou l’arabe, ne pouvaient évoluer. L’histoire du dernier siècle montre que ce n’est pas le cas.

 Analyse historique

 L’analyse historique appliquée à l’Islam montre que des dogmes qui semblent aujourd’hui intangibles se sont, comme dans le Christianisme, peu à peu sédimentés. L’interdit de représenter le Prophète dans les images, par exemple, est absent du Coran et est loin d’avoir prévalu toujours et partout depuis l’Hégire.

 Il s’agit donc de rechercher, comme Renan pour le Christianisme, le kérygme de l’Islam – on pourrait dire aujourd’hui « le cœur de son réacteur ». Le livre de Fred Donner sur Mahomet et les Croyants donne une première indication : l’Islam serait fondé une communauté de gens croyant en un Dieu unique, clément et miséricordieux, communauté soucieuse de mettre sa vie en ordre dans l’attente du Jugement. Le pardon, comme le souci des pauvres et l’hospitalité, sont des concepts centraux dans cette interprétation de la religion musulmane, de même que c’est l’humanité de Jésus qui se trouve au cœur de l’interprétation du Christianisme par Ernest Renan.

 Ce travail de critique historique et de pédagogie auprès des Musulmans de tous pays et de toutes classes sociales devrait être une priorité des élites éclairées. Pour prendre le cas de la France, il est très dommage (et dangereux) que l’enseignement de la langue et de la civilisation arabes n’ait cessé de régresser ces dernières années. Il est temps d’inverser le mouvement.

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Image ancienne du Prophète prêchant