Je ne suis pas votre nègre

Arte TV a récemment diffusé en avant-première un film documentaire de Raoul Peck, « je ne suis pas votre nègre », quelques jours avant sa sortie en salles en France.

L’écrivain James Baldwin (1924 – 1987) a été l’ami de trois grandes figures de la lutte des noirs pour leurs droits aux États-Unis : Medgar Evers (1925 – 1963), Malcolm X (1925 – 1965) et Martin Luther King (1929 – 1968). Tous trois eurent en commun d’être assassinés avant d’avoir atteint quarante ans.

Plusieurs scènes du film montrent Baldwin prenant la parole devant un auditoire, y compris un groupe d’étudiants blancs. Il s’exprime plutôt lentement, d’une voix placide. Il semble chercher ses mots, mais ses paroles sont implacables. « Les noirs n’ont-ils pas des raisons d’être optimistes ? », lui demande un intervieweur. Et Baldwin d’expliquer pourquoi l’hypothèse d’un président noir d’ici 40 ans, avancée par Robert Kennedy, lui semble ridicule, si on la compare à 400 ans d’oppression. L’élection d’Obama a paru donner raison à Kennedy ; celle de Trump démontre que rien n’est gagné.

James Baldwin

« Je ne suis pas votre nègre » donne à voir l’extraordinaire violence à laquelle étaient (sont) soumis les Afro-américains. Une jeune fille entre à l’école blanche couverte d’insultes et de crachats par une foule hystérique. Une femme blanche explique que si Dieu pardonne le meurtre ou l’inceste, il ne supporte pas l’intégration. Et il y a, bien sûr, les meurtres des leaders noirs.

Le regard est au cœur du film. Celui que le spectateur est invité à porter sur une histoire des droits civiques qu’on ne peut considérer comme achevée. Celui que les blancs évitent de porter sur les noirs : lorsqu’une militante rencontre Robert Kennedy pour lui demander d’accompagner des jeunes noirs jusque dans leur classe d’école, on dirait que c’est la première fois qu’il regarde dans les yeux une personne de couleur.

Le regard est aussi celui que portent les enfants noirs sur leur pays, l’Amérique. Baldwin explique que, jusque 5 ou 6 ans, il s’identifiait à John Wayne, jusqu’au jour où il découvrit que son propre peuple souffrait de la même oppression que les Indiens que massacrait son idole cowboy.

La télévision et d’Hollywood n’ont cessé d’inviter les Américains à regarder leur pays d’une certaine façon, comme un monde harmonieux de gens jeunes, beaux, riches, en bonne santé et, naturellement, blancs. Comme contrepoint, Raoul Peck expose le corps de jeunes noirs lynchés et pendus.

James Baldwin disait qu’il n’était pas vraiment intéressé par le problème des Noirs. Au cœur de ses préoccupations se trouvait le problème de son pays. Comment, en maltraitant les siens si durement et si longuement, peut-il trouver la paix et l’harmonie ? Cette question touche son identité même. Elle est particulièrement cruciale aux États-Unis, pays né et grandi dans l’oppression des populations autochtones et l’esclavage d’une main d’œuvre importée. Elle est aussi pertinente dans nos sociétés européennes, dans lesquelles les inégalités ne cessent de se creuser.