La maison de Cicine

C’est un magnifique roman qu’a écrit en 2010 l’écrivain marocain Mohamed Nedali : « la maison de Cicine », réédité en 2014 par les Éditions de l’Aube et disponible sur Kindle.

Mohamed Nedali est né en 1962 à Tahannaout, une bourgade berbère de l’Atlas à une trentaine de kilomètres au sud de Marrakech. Il enseigne actuellement le français au lycée de Tahannaout et a écrit plusieurs romans.

Idar, et son petit frère H’cine (dit Cicine) vivaient avec leurs parents et une tante dans un moulin au bord d’un oued. Une crue subite de la rivière noya leur famille de même que des dizaines de baigneurs venus de la ville prendre le frais. Elle détruisit leur maison. Les garçons, partis au village pendant l’inondation, se retrouvèrent seuls.

Un homme, ça ne pleure pas

« Il ne fut pas pleurer, Cicine ! lui dit Idar avec une assurance sonnant faux. Un homme, ça ne pleure pas ! Un homme, ça ne pleure jamais, Cicine – Je veux revoir papa et maman et Lalla Zehra ! fit le petit d’une voix étranglée par les larmes. Je veux juste les revoir ! Je retrouverai leurs corps § Je les retrouverai, sûrement ! Puis, ensemble, nous leur offrirons une sépulture, de jolies tombes blanches à la chaux pour que nous puissions les repérer facilement au cours de nos futures visites. » Idar et Cicine ne retrouveront pas les corps.

Cicine est obsédé par l’idée de retourner au village et de reconstruire leur maison : « Retournons au douar, dadda ! Allons reconstruire notre maison !… À deux, nous n’aurions même pas besoin d’engager des maçons ! … et puis, je sais comment on s’y prend, moi !… Je te jure sur le moushaf que je sais comment on s’y prend !… J’ai vu faire les Aït Oumizane quand ils construisaient leur nouvelle chambre près de la basse-cour ! »

Mais Idar entraîne son petit frère à Marrakech. Il dispose d’un atout : il a appris par lui-même la sculpture sur bois, et les animaux qu’il sculpte rencontrent du succès auprès des touristes. Idar et H’cine s’installent dans une grande maison, un palais ancien que le nouveau propriétaire, Louriki, a cloisonné pour y loger une dizaine de locataires pauvres mais solvables, avec des commodités réduites au minimum.

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Le souk de Tahennaout

La religion à la conquête du quartier

Entre les locataires de Dar Louriki règne une ambiance gaie et amicale jusqu’à ce que deux locataires, des étudiants en théologie, introduisent un cheikh bien décidé à faire retrouver le chemin de la vraie religion aux habitants de la maison et à en faire sa base pour la conquête du quartier. Le cheikh ne manque pas d’arguments. Il investit à ses frais (ou à ceux de son organisation) dans des travaux d’entretien indispensables mais négligés par le propriétaire. Il offre à un locataire un commerce d’articles religieux en ville : « les échoppes sont exclusivement tenues par des barbus en gandoura et en calotte. Le client intégriste peut y trouver tous les accessoires nécessaires à la pratique de sa religion : foulards, voiles, gandouras, calottes, sandales bédouines, peigne barbe, musc, Coran calligraphié dans différents styles, recueils de hadiths certifiés, livres de propagande islamiste, portraits de leaders barbus, vidéos relatant les prouesses des moudjahidin algériens, tchétchènes, bosniaques… » Le cheikh est bientôt vu comme un bienfaiteur.

À Dar Louriki, Idar a rencontré Leïla L’bidaoui, une magnifique jeune femme qui a émigré de Casablanca à Marrakech pour conquérir sa liberté et travaille dans un hôtel de la ville moderne comme réceptionniste. Idar et Leïla peinent à accepter l’idée qu’ils sont faits l’un pour l’autre, mais finissent par devenir des amants éperdus. Dans le monastère froid et morne que devient peu à peu Dar Louriki, où les locataires ne parlent plus que de versets, de hadiths, de péchés et de châtiments, la relation adultère d’Idar et Leïla fait scandale.

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Mohamed Nedali

Une invite à la jouissance des sens, un festin

Idar et Leïla sont invités par le cheikh à des causeries fraternelles, dans lesquelles le maître les invite à changer de vie. De fait, la prière les intègre dans une communauté soudée. Pour Leïla, « La nuit de sa première prière fut aux antipodes de toutes les nuits précédentes : à peine se fut-elle glissée dans son lit qu’elle s’abîma dans un sommeil profond, paisible, bercé de bout en bout par des visions douces et agréables, où il était question de jardins merveilleux peuplés d’hommes barbus et de femmes voilées psalmodiant en chœur des sourates mélodieuses, alors qu’une nuée de chérubins, gais et souriants, voltigeaient autour d’eux dans une atmosphère de quiétude et de bonheur inouïs. »

Mais les amants ne peuvent aller jusqu’au bout dans la conversion qui leur est proposée. Victime d’un viol par le cheikh, Leïla ne peut plus croire en une religion de douceur et de bonté. Sommé de quitter Leïla, Idar ne peut se résoudre à fouler au pied le bonheur de sa vie. À la veille de déménager et de reconstruire leur vie loin de Dar Louriki, Idar et Leïla vivent une dernière nuit d’amour brûlante : « Leïla s’offrit soudain à lui : un corps d’odalisque, débordant de désir et de volupté, une invite à la jouissance des sens, un festin. Ils se regardèrent, étonnés, ravis, un peu stupides aussi. »

Chez les descendants de Jésus

Le livre de Mohamed Nedali, écrit dans un français superbe, est touchant et passionnant. Il est aussi plein d’humour, ainsi qu’en témoigne ce dialogue de deux habitants du douar après que l’inondation a détruit leurs maisons et leurs champs : é Moi, renchérit le paysan Baghaz, si un jour de lève l’ancre de Tiouli, ma parole d’honneur, je ne la reposerai qu’une fois de l’autre côté de l’océan, chez les descendants de Jésus ! – Chez les descendants de Jésus ! railla maître Ouchen. À t’écouter, on dirait que ceux-ci habitent le douar d’en face ! Sais-tu qu’entre les descendants de Jésus et nous, il y a tout un océan ! Sais-tu au moins que pour se rendre dans leur pays, il faut des papiers ! Et des papiers ! Et encore des papiers ! De quoi chauffer le hammam du douar ! »