Sérénade pour un cerveau musicien

« Sérénade pour un cerveau musicien », livre du neurologue Pierre Lemarquis (Odile Jacob, poches Sciences, 2009), est un ouvrage inclassable, à la fois vulgarisation scientifique sur la manière dont le cerveau interagit avec la musique, et hymne passionné à la gloire de la musique.

 La sérénade de Pierre Lemarquis répond à plusieurs questions : existe-t-il un cerveau musicien ? La musique est-elle apparue avant le langage ? Par quel mécanisme la musique active-t-elle les fonctions émotionnelles, mémorielles et cognitives du cerveau ? Comment la musique génère-t-elle de l’empathie et du lien social ? La musique peut-elle aider les personnes qui ont subi un choc dévastateur de leur vie personnelle et sociale à rebondir ? Est-elle un outil de résilience ? Et peut-elle ralentir le vieillissement du cerveau ?

 L’ouvrage est scientifique et décrit une multitude d’expériences menées par des chercheurs pour identifier comment le cerveau perçoit, analyse et mémorise la musique. L’une de ses conclusions les plus marquantes est l’existence de deux routes qui acheminent les stimuli émotionnels : l’une passe du thalamus au cortex sensoriel, puis à l’hippocampe et enfin à l’amygdale, qui est le siège des émotions. Cette « route du haut » est lente, précise, consciente. Mais il existe aussi une « route du bas », qui va directement du thalamus à l’amygdale. C’est ce qui explique que chez des malades atteints de l’Alzheimer, dont l’hippocampe a été endommagé de manière irréversible, l’émotion musicale perdure. Pour eux,  la musique, en particulier le chant, peut constituer une thérapie.

 Lemarquis nous parle de musiciens exceptionnels : le pianiste Glenn Gould, qui ajustait sa représentation mentale du morceau à exécuter, de sorte que ses doigts ne faisaient qu’obéir à cette image construite dans le cerveau ; Beethoven, composant malgré la surdité, Ravel et Schumann, malgré une maladie dégénérative de leur cerveau ; et puis Mozart, Schubert, Wagner, Verdi, le Buena Vista Social Club… Il cite aussi le Swann de Proust, chez qui la sonate du compositeur Vinteuil soulevait souvenirs et émotions.

 Pour illustrer la puissance émotive de la musique, l’auteur évoque l’effet produit sur Marylin Monroe dans Sept Jours de Réflexion par le Concerto pour piano opus 18 de Rachmaninoff : « chaque fois que je l’entends, j’éclate en morceaux !… Ça me secoue ! Ça me fait trembler ! Ça me donne la chair de poule ! Je ne sais plus où je suis, ni qui je suis, ni ce que je fais ! »

 Pierre Lemarquis vénère le tango. « Le couple s’élance maintenant sur la piste de danse et l’homme va guider la femme avec son buste, de façon imperceptible pour le spectateur, communiquant avec son corps au son des bandonéons. Le tango est une danse d’improvisation, une marche à quatre jambes pour androgyne reconstitué. Les couples tournent, dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, hémisphère sud oblige, et se fondent dans le mouvement général du bal. Chacun devine ce que l’autre attend, va faire et s’harmonise avec. Chacun est le miroir de l’autre. Les informations s’échangent : regards, poids du corps, une main posée sur la cambrure d’un dos. Des structures cérébrales identiques sont impliquées dans la perception et la production d’une émotion, ou plus généralement d’un état mental (…) Si le bal tourne bien et si les musiciens et les danseurs sont en phase, les signaux non verbaux diffusent par résonnance émotionnelle d’un couple à l’autre, aboutissant à la répartition harmonieuse des danseurs dans la salle qui finissent par se synchroniser et former un tout cohérent ». La beauté du tango est en quelque sorte le reflet de la beauté de l’organisation du cerveau humain.

 Mon unique regret est d’avoir lu ce livre dans un format de poche étriqué. Cet ouvrage remarquable aurait certainement mérité des planches anatomiques en couleurs et détaillées, ainsi que des images en appui des références historiques et artistiques.