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Bring up the Bodies

Hilary Mantel vient de publier “Bring up the Bodies” (Fourth Estate, 2012), le second tome de sa monumentale biographie romancée de Thomas Cromwell, le Chancelier du roi Henry VIII.

 “Transhumances” a publié le 2 janvier 2010 une note de lecture de Wolf Hall, le premier tome de l’œuvre d’Hilary Mantel, qui couvre la période de 1530 à 1535 : la disgrâce de Catherine d’Aragon, la bataille menée par le Roi et son Chancelier le Cardinal Wolsey pour faire annuler son mariage par le pape, le schisme d’avec le pape en raison de son refus d’accorder le divorce et l’ascension d’Anne Boleyn jusqu’à son couronnement comme reine d’Angleterre.

 Comme Wolf Hall, « Bring up the Bodies » est centré sur la personnalité de Thomas Cromwell, âgé d’environ 50 ans en 1535. Dans une cour royale où le rang de chacun est défini par l’ancienneté de son lignage, Cromwell est un intrus. Mais son histoire d’adolescent révolté et fugueur, son apprentissage rugueux de la vie au contact de soldats, d’ouvriers et de banquiers, sa volonté implacable en font un agent incontournable du pouvoir royal. En faisant déclarer Henry chef de l’Eglise en son royaume, le Chancelier a offert au roi la dissolution de son mariage avec Catherine, là où les manœuvres diplomatiques de son maître Wolsey au Vatican et à la Cour de France avaient échoué.

 Mais voici que le roi s’impatiente. Anne ne parvient pas à mettre au monde le fils qu’il attend. Sa forte personnalité l’agace. Le destin d’Anne bascule lorsque Catherine d’Aragon meurt d’un cancer et que, le jour de ses obsèques, elle fait une fausse couche. Thomas Cromwell comprend que le vent a tourné, qu’il est temps d’écarter Anne. Il faut être prudent, car se découvrir trop vite pourrait passer pour de la trahison. Cromwell parle avec Cranmer, l’Archevêque qui a déclaré la nullité du précédent mariage : « ils sont comme deux hommes qui avancent sur une fine couche de glace ; ils se penchent l’un vers l’autre, faisant de tout petits pas timides. Comme si cela pouvait servir quand cela commence à craquer de tous côtés ». Les deux hommes cherchent des prétextes pour faire annuler ce second mariage, pensent à faire entrer Anne dans un couvent, mais la reine n’est pas femme à se laisser faire ; elle a l’illusion qu’Henry ne la laissera pas tomber.

 C’est alors qu’un musicien à la Cour de la Reine se vante d’avoir fait l’amour avec elle. L’occasion est inespérée. Depuis longtemps, la coquette Anne a la réputation, vraie ou fausse, d’une femme volage. Cromwell obtient des aveux du musicien, lui extorque les noms d’autres courtisans censés avoir commis l’adultère avec la reine, qui se trouvent tous être des hommes avec qui il a un compte personnel à régler. Une procédure judiciaire se met en place, sous la ferme conduite de Cromwell : « nous ne sommes pas des prêtres. Nous ne voulons pas leur sorte de confession. Nous sommes des juristes. Nous voulons la vérité petit bout par petit bout, et seulement la part que nous pouvons utiliser. »

 Les hommes accusés se reconnaissent coupables, sans toutefois préciser de quoi. C’est qu’ils savent que, quoi qu’ils fassent, leur mort est inévitable. Le roi a un dernier pouvoir terrifiant : celui de décider s’ils vont mourir de la mort des traîtres, nus, suspendus par les pieds, émasculés et éviscérés, ou décapités à la hache. Anne Boleyn, quant à elle, échappera au châtiment des traitresses, le bûcher et sera décapitée à l’épée par un bourreau expert que le roi ira faire mander spécialement de l’enclave anglaise de Calais.

 Thomas Cromwell est un homme de pouvoir. Il n’hésite pas à se rendre dans la cuisine de son manoir pour recueillir les ragots qui se racontent en ville, vérifie lui-même la solidité de l’échafaud dressé pour la reine, utilise son immense fortune pour acheter des complicités et des silences. Il connait le mode d’emploi du roi : « vous pouvez discuter avec lui, mais il vous faire attention à comment et quand. Il vaut mieux que vous lui donniez raison sur chaque point jusqu’au point vital, et que vous vous posiez comme quelqu’un qui a besoin de conseil et d’instruction, plutôt que de maintenir une opinion fixée dès le départ et de lui laisser penser que vous savez mieux que lui. Soyez sinueux dans la discussion et laissez-le s’échapper ; ne l’enfermez pas dans un coin, ne le mettez pas dos au mur (…) Rappelez-vous que, plus que de recevoir des conseils sur son pouvoir, il veut qu’on lui dise qu’il a raison. (…) Vous pouvez être gai avec le roi, vous pouvez échanger une plaisanterie avec lui. Mais comme le disait Thomas More, c’est comme s’amuser avec un lion domestiqué. Vous caressez sa crinière et tirez ses oreilles, mais vous vous dites tout le temps ces griffes, ces griffes, ces griffes. »

 « Bring up the Bodies » était la phrase prononcée pour annoncer l’entrée des prévenus au prétoire. Il y a une ambiguïté dans cette phrase, « body » ayant en anglais un sens plus neutre que le français « corps » : elle pourrait se traduire par « faites entrer les individus ». Mais elle peut aussi s’entendre comme « faites monter (à l’échafaud) les corps (qui seront bientôt des cadavres) ».  

 « Bring the Bodies » est un roman palpitant, comme l’était « Wolf Hall », et peut-être plus, car l’action se déroule sur moins de douze mois alors que le précédent roman s’étendait sur cinq années. Il est écrit dans un anglais superbe. En voici un exemple. Mantel raconte la mort de Catherine d’Aragon, une forte femme que, comme Anne, Cromwell admirait. « At ten in the morning a priest anoints her, touching the holy oil to her eyelids and lips, her hands and feet. These lids will now seal and not reopen, she will neither look nor see. These lips have finished their prayers. These hands will sign no more papers. These feet have finished their journey. By noon her breathing is stertorous, she is labouring to her end. At two o’clock, light cast into her chamber by the fields of snow, she resigns from life”. “A dix heures du matin un prêtre l’oint, déposant l’huile sainte sur ses paupières et ses lèvres, sur ses mains et ses pieds. Ces paupières vont maintenant se fermer et ne pas rouvrir, elle ne regardera ou ne verra jamais plus. Ces lèvres ont fini leurs prières. Ces mains ne signeront plus de papiers. Ces pieds ont fini leur voyage. Vers midi, sa respiration est sonore, elle avance laborieusement vers sa fin. A deux heures, alors que les champs de neige diffusent leur lumière dans sa chambre, elle démissionne de la vie ».

Thomas Cromell par Holbein