Un mois de « transhumances »

 « Transhumances » s’est ouvert il le 5 septembre 2009, il y a juste un mois. C’est le moment de tenter un premier bilan.

Depuis l’ouverture du blog, 22 articles et 10 commentaires ont été publiés. Au total, 451 pages ont été vues dont 275 entre le 20 et le 22 septembre lorsque j’ai communiqué son existence par courriel à mes amis.

Le Monde permet d’identifier les articles qui ont fait l’objet d’une recherche spécifique. A part l’article programmatique « bienvenus sur transhumances » et le poème intitulé Séga écrit la veille du courriel, les plus demandés sont :

– Deux chroniques économiques : « Comprendre la crise économique, le rapport Turner » et « transactions à haute fréquence »

– Trois notes de lecture : « la clé de Sarah », « le tigre blanc » et « une dangereuse fortune »

– L’article sur Blechtley Park, où l’ingénieur Alan Turing perça le code allemand Enigma

– L’article intitulé « aphasie : étranger dans sa propre vie »

Ces premiers résultats sont encourageants. Un groupe de lecteurs se constitue peu à peu, avec des pôles d’intérêt variés.

Lecteurs, merci de votre toute nouvelle fidélité à « Transhumances ». Vos remarques et vos conseils sont bienvenus !

Gandhi, héros malgré lui

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BBC 2 diffuse actuellement une série de documentaires sur la vie de Gandhi. Son autobiographie, publiée en feuilleton entre 1925 et 1929 alors qu’il touchait la soixantaine, a largement inspiré cette série. Elle porte pour titre « l’histoire de mes expériences avec la Vérité ». La photo qui illustre le présent article a été prise au musée Gandhi de Delhi ; elle illustre le moment où, en Afrique du Sud, Gandhi est expulsé d’une voiture de première classe en raison de sa race.

De retour de Londres où il a étudié le droit, Gandhi rencontre à Bombay l’homme d’affaires Raychandbhai qu’il décrit ainsi : « les transactions commerciales de Raychandbhai couvraient des centaines de milliers. Il était connaisseur des perles et des diamants. Aucun problème d’affaires, aussi noué fût-il, n’était trop difficile pour lui. Mais toutes ces choses n’étaient pas le cercle central sur lequel tournait sa vie. Ce centre était la passion pour voir Dieu face à face. Parmi les objets déposés sur sa table de travail, il y avait invariablement quelques livres religieux et son journal. (…) C’était un chercheur de la Vérité. J’avais la conviction, enracinée au plus profond de moi, qu’il ne m’induirait jamais volontairement en erreur et me confierait toujours ses pensées les plus intimes. Dans mes moments de crise spirituelle, il était donc mon refuge. »

Le jeune Mohandas n’a pas l’étoffe d’un héros. Enfant, il a un sommeil anxieux. Jeune avocat, il souffre d’une sévère timidité qui le handicape dans l’exercice de son métier.

Le livre est principalement consacré à son séjour de plus de vingt ans en Afrique du Sud, de son arrivée en 1893 pour défendre au tribunal les intérêts d’un homme d’affaires indien jusqu’à son retour définitif  en Inde en 1915, après plusieurs campagnes de défense des intérêts de la communauté indienne du Natal victime de la discrimination. Comme Mandela, Gandhi est profondément un juriste. Il exerce d’abord sa profession comme un banal avocat d’affaires. Il met ensuite sa capacité à disséquer les lois et règlements de l’Administration ennemie, au service d’une cause.

Le moteur qui anime Gandhi, c’est sa permanente angoisse existentielle. C’est elle qui l’anime à passer des nuits de discussion passionnée avec des dizaines de gens de rencontre qui deviennent des amis à la vie et à la mort. C’est elle qui l’amène à ne jamais affirmer quelque chose sans l’avoir vérifié et documenté. C’est elle qui l’amène à voir dans l’adversaire quelqu’un dont le rôle et les actions peuvent être détestables mais qui reste une personne respectable, capable du pire mais aussi du meilleur.

Il porte en lui de profondes contradictions. C’est ainsi qu’il est viscéralement allergique à la viande et au lait jusqu’à en faire un interdit absolu pour sa vie et celle de ses proches. Mais en même temps, il fréquente des chrétiens et des musulmans et s’efforce de comparer leurs religions à la sienne dans un esprit de tolérance et d’ouverture. Habitué à vivre au milieu d’autres civilisations, rompu au dialogue, il impose pourtant comme un tyran à sa famille ses propres règles : il refuse d’envoyer ses enfants à l’école et à l’université, ce que son fils aîné ne lui pardonnera pas ; il vend au profit de ses actions militantes les bijoux offerts à son épouse lors de leur adieu à l’Afrique du Sud ; il prend le risque de refuser les médecines occidentales lorsque celle-ci tombe malade, au péril de sa vie.

La philosophie de Gandhi est connue : Ahimsa (non violence), Satyagraha (force de la vérité, résistance passive),  Brachnachanya (vœu d’abstinence, de distanciation des passions, de purification). « Il n’y a d’autre Dieu que la Vérité. Le seul moyen pour réaliser la Vérité est la non-violence. Ma dévotion pour la Vérité m’a conduit dans le champ de la politique ; ceux qui disent que la religion n’a rien à voir avec la politique ne savent pas ce que religion veut dire. Dieu ne peut jamais être réalisé par quelqu’un qui n’est pas pur de cœur. Pour atteindre la pureté parfaite, on doit devenir absolument libre de toute passion en pensée, en parole et en action, de manière à s’élever au dessus des courants contradictoires de l’amour et de la haine, de l’attachement et de la répulsion ».

Mohandas Karamchand Gandhi est mort assassiné en 1948 par un Hindou fanatique qui ne pouvait accepter son refus de la partition du continent indien selon le critère religieux. Ses angoisses et ses contradictions auraient pu le paralyser. Ils l’ont galvanisé au point d’en faire l’une des personnalités les plus marquantes du vingtième siècle.

 

 

 

L’étrange vidéo de Shalit

Toutes les chaînes de télévision ont montré hier les images de la vidéo montrant le soldat israélien Gilad Shalit détenu depuis le 25 janvier 2006 par le Hamas arborant un journal et lisant un texte dans lequel il décline son identité et se dit « médicalement en bonne santé ». A plus d’un titre cette vidéo est intrigante et difficile à décrypter.

La vidéo montrant Shalit résulte d’un échange, négocié par l’Egypte et l’Allemagne, avec dix neuf prisonnières palestiniennes. Il est facile d’imaginer le bénéfice de l’opération pour Hamas, qui l’avait déjà proposée en janvier 2007 en mettant sur la table la libération de toutes les femmes et de tous les enfants palestiniens détenus par Israël. Hamas expose sa force, parle au nom du peuple palestinien tout entier et se pose en interlocuteur incontournable de son ennemi. L’explosion de joie des dix-neuf familles réunies s’inscrit directement à son actif.

Ce qui est intrigant, c’est le jeu israélien dans cette affaire. En première analyse, Israël avait tout à perdre dans cette négociation. Elle remet au premier plan la bande de Gaza alors que le rapport Goldstone dénonce pour l’ONU les crimes de guerre qui y ont été commis pendant l’hiver 2008 – 2009 ; elle rappelle cruellement l’inutilité des opérations militaires engagées le 28 juin 2006 pour récupérer Shalit et qui s’étaient traduites par 277 Palestiniens et 5 soldats israéliens tués;  elle met à mal le fameux principe « on ne négocie pas avec les terroristes » ; elle accroît encore la valeur de rédemption de l’otage Shalit et complique davantage sa libération.

Il est certain que la vidéo montrant Shalit aura été disséquée jusqu’au dernier pixel par les services israéliens. Mais elle date déjà de quelques jours, et Hamas aura eu tout le temps de brouiller les pistes. La vraie question est pourquoi le Gouvernement d’Israël lui a donné une telle publicité. Une partie de la réponse tient aux médias et à l’opinion publique : le retour de Shalit tient dans le cœur des Israéliens une place semblable à celui des otages au Liban ou d’Ingrid Betancourt dans celui des Français. Avancer, même peu, dans le sens de la libération de Shalit, est immensément populaire.

Mais il y a peut-être une autre raison, plus fondamentale. Les Etats-Unis viennent de redécouvrir que dans un conflit, rien ne sert de parler avec soi-même, et qu’à un moment ou à un autre, il faut s’asseoir à la même table que les « terroristes ». En Algérie, la France a fini par chercher un règlement avec le FLN ; L’élite blanche d’Afrique du Sud a fini par négocier avec Mandela et l’ANC ; la Grande Bretagne a fini par faire une place aux militants de l’IRA dans les institutions d’Irlande du Nord.

Le Gouvernement Netanyahou abhorre la perspective de parler avec ses ennemis. Avec l’échange de la vidéo de Shalit contre des prisonnières, il semble moins loin de s’y résoudre.

 

 

Middle Temple à Londres

J’ai été invité à visiter cette semaine Middle Temple, la cité des avocats à Londres.

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Il n’est pas facile de trouver Middle Temple Lane. Elle donne dans Fleet Street, la rue des journaux, mais on y accède par une porte cochère qui ouvre sur un véritable village avec son église, son auberge, des bureaux et une maison commune qui abrite des salles de réception et le « hall ». Je suis invité à déjeuner par Pascal, un avocat membre, comme moi, de la section britannique des conseillers du commerce extérieur de la France.

Le hall a été construit en 1570 sous Elizabeth I dans l’esprit des grands réfectoires des collèges d’Oxford et de Cambridge. La charpente en bois de chêne est magnifique. Les vitraux sont ornés de motifs héraldiques, et les murs portent les blasons des professeurs qui ont exercé ici. Ce qui est impressionnant c’est que, comme souvent en Angleterre, ce lieu est vivant. Un self-service y est installé, dont les clients vont ensuite s’installer sur de longues tables en bois.

L’accès est réservé aux « barristers », les avocats du barreau. Middle Temple est une cité dans la City, avec sa propre juridiction, de même que son église, Temple, ne dépend pas du diocèse mais directement de la Reine. Le lieu fut pendant deux siècles occupés par les Templiers, qui ne répondaient qu’au Pape. Au terme d’un processus long et empirique, les juristes finirent par se glisser dans les privilèges des Templiers et construire l’indépendance du pouvoir judiciaire, l’un des fondements de la démocratie.

Il existe aujourd’hui quatre « Inns of Court » construites autour des Royal Courts of Justice : Inner Temple, Middle Temple, Gray’s Inn et Lincoln’s Inn. Ils servent de clubs pour les avocats avec bibliothèques et salles de rencontre, de structures de formation et de lieux de réception. Plusieurs films y ont été tournés, dont Le Code de Vinci.