Le Sacré rendu réel

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La National Gallery propose jusqu’au 21 janvier 2010 une exposition intitulée « The sacred made real » consacrée à la peinture et à la sculpture polychromique en Espagne au dix-septième siècle.

Les pièces présentées, dominées par les peintures de Francisco Zurbarán et les sculptures polychromiques de Pedro de Mena, figurent de façon réaliste les tortures subies par Jésus, sa mise à mort et la douleur insupportable de sa mère. Celui que la Bible désigne comme le « Fils de Dieu » est un jeune homme athlétique soumis à la plus extrême des souffrances. Son corps est meurtri de plaies sanglantes et couvert de bleus.

La religiosité espagnole du dix-septième siècle a pour arrière-plan l’Islam et sa foi dans un Dieu que nul ne peut représenter. Peintres et sculpteurs n’ont de cesse de mettre en scène l’Incarnation de Dieu dans la chair martyrisée. Elle s’oppose au protestantisme par un excès de mise en scène, de couleurs et de senteurs ; et elle lui dispute aussi le terrain de l’austérité par la référence constante à Saint François d’Assise et aux mystiques.

L’exposition a sans cesse le souci de présenter la continuité entre peinture et sculpture, illustrée par Alonso Cano, qui excellait dans les deux disciplines. Sa sculpture de la tête de Saint Jean de Dieu est tout en subtilité et en humanité. Vu par Cano, le saint, un Grenadin militant des droits des pauvres à la santé et fondateur d’hôpitaux, frappe par sa détermination et par sa compassion.

Nous retrouvons avec émotion Saint François en méditation, un tableau de Zurbarán propriété de la National Gallery, qui avait inspiré l’œuvre de la jeune peintre écossaise Alison Watts. Celle-ci avait en particulier été sensible aux plis de la robe de bure du personnage dont naissent lumière et ombre et, par leur affrontement, une vie possible à côté de la mort.

 

Ange Gardien

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 Le correspondant à Madrid du quotidien anglais The Guardian raconte comment une femme de Barcelone doit la vie à un médecin qui, dans un bus, lui diagnostiqua une maladie rare (The Guardian, 29 octobre).

Montse, une barcelonaise de 55 ans, éveille la curiosité de la femme assise en face d’elle dans le bus 64. Après avoir observé la forme particulière de ses mains, elle lui dit qu’elle présente les symptômes d’une maladie rare, une tumeur provoquant des troubles hormonaux. Elle lui tend un papier sur lequel elle a noté deux analyses de laboratoire à réaliser. Quelques semaines plus tard, Montse consulte son gynécologue pour son check-up annuel et lui demande d’ajouter les analyses recommandées par l’inconnue. A la surprise du médecin, elles révèlent des mesures totalement anormales qui confirment le diagnostic fait dans l’autobus. Montse est opérée avec succès d’une tumeur de la taille d’un petit pois sur une glande située à la base de son cerveau. Son « ange gardien », une endocrinologiste de 60 ans vient d’appeler le journal La Vanguardia : « les mains me donnaient beaucoup d’indices, dit-elle, mais je n’étais pas sûre de l’opportunité de dire quelque chose. Mais je suis une personne plutôt spontanée, j’aime mieux mettre les pieds dans le plat que de garder mon inquiétude pour moi ».

Combien d’entre nous évitent de mettre les pieds dans le plat lorsqu’un danger menace un inconnu ou même un proche ? L’Ange Gardien n’est pas un ange. C’est un gêneur qui s’invite dans la vie privée des autres, c’est un Cassandre qui ne craint pas d’annoncer de mauvaises nouvelles, c’est un empêcheur de mourir en rond.

 

Inanité

Le sénateur Charles Pasqua a été condamné à trois ans de prison dont un an ferme et cent mille euros d’amende à l’issue du procès de l’Angolagate.  Il a dénoncé « l’inanité » de cette condamnation. Mais que diable a-t-il voulu dire par là ?

« Inanité » vient du latin « inanis », vide.  L’inanité est le caractère de ce qui est vide de sens, inutile, vain. Les synonymes sont frivolité, fumée, futilité, inutilité, légèreté, néant, rien, vanité, vide. Les antonymes sont efficacité et importance.

Le Larousse offre deux définitions : le caractère de ce qui est vide, sans contenu réel, ne présente aucun intérêt pour le cœur ou pour l’esprit (inanité d’une conversation mondaine) ; c’est aussi le caractère de ce qui est vain, inutile, voué à l’échec (inanité d’un effort).

Il est probable que Charles Pasqua avait les deux sens en tête lorsqu’il a parlé de l’inanité de sa condamnation. D’une part, les faits dont il est accusé lui semblaient peut-être futiles et indignes d’intérêt : avoir reçu une copieuse somme d’argent issue d’un trafic d’armes en contrepartie de son intervention auprès du président de la République pour faire décorer un ami de l’Ordre du Mérite. Il ne les nie pas. Il considère qu’ils sont vides de sens. Les débats au prétoire n’avaient pas plus d’intérêt qu’une conversation de salon.

Il pensait sans doute aussi que les efforts du tribunal seraient vains, et que ses menaces d’impliquer d’autres personnalités politiques finiraient par porter leurs fruits et lui valoir, en appel, la relaxe.

Les citoyens ordinaires ne voient aucune inanité dans le procès de l’Angolagate. Il a été conduit sérieusement malgré les pressions. Il a conduit à punir des agissements que certains hommes politiques avaient l’habitude de considérer routiniers mais qui minent la bonne gouvernance, en Europe comme en Afrique.

 

The Power of Yes : la crise financière mise en scène

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A Londres, le National Theatre joue à guichets fermés une pièce de David Hare, « The Power of Yes », sous-titrée : un auteur dramatique cherche à comprendre la crise financière. C’est en quelque sorte le Rapport Turner porté à la scène.

Le « pouvoir de dire oui », the power of yes, fut le slogan du Crédit Lyonnais du temps de sa splendeur. Le système bancaire se sentait tout puissant, saisi dans un vertige de croissance qui lui fit oublier que la banque, c’est avant tout l’art de choisir des risques et de savoir dire non.

Ce qui s’est passé le 15 septembre 2008 avec la faillite de Lehman Brothers est vertigineux. Pendant quatre jours le système capitaliste fut en état d’arrêt cardiaque. Sans un soutien inconditionnel des Gouvernements, les guichets automatiques de banque auraient cessé de fonctionner en l’espace d’une semaine. La crise financière recèle une intensité dramatique digne des meilleures fictions. Mais comment la mettre en scène ?

David Hare, le scénariste du film « The Reader » (Le Liseur) a relevé le défi. Il a écrit en quelque sorte une pièce sur l’écriture de la pièce. L’auteur ne sait comment prendre le problème et commence par se documenter. Chaperonné par une journaliste du Financial Times, il rencontre des acteurs de la place de Londres, banquiers, chasseurs de têtes, investisseurs, traders, hauts fonctionnaires, juristes, industriels, qui l’initient à l’effet de levier, aux sub-primes, à la régulation légère, aux produits dérivés, aux hedge funds, à la titrisation et à la formule mathématique de Myron Scholes, censée éliminer le risque des marchés d’options. La pièce en ce sens est une sorte de Rapport Turner illustré, informatif et pédagogique.

Mais c’est là qu’intervient l’art du metteur en scène, Angus Jackson. Le plateau est un immense espace noir et vide. On utilise un minimum d’objets : une chaise, un tableau noir. L’animation est assurée par des écrans mobiles de grillage noir, sur lequel sont projetés l’équation de Black-Sholes, la bouche d’Alan Greenspan proférant des paroles définitives sur la sécurité du système financier, les queues de clients de Northern Rock demandant le remboursement de leurs dépôts, des écrans Reuter et le portrait de Fred Goodwin, responsable de la faillite de la Royal Bank of Scotland, traité dans le style d’Andy Warhol.

Par leur habillement, leur façon de se mouvoir et leur élocution, on croirait les personnages directement sortis de la City. Il y a des moments d’humour comme lorsqu’un des protagonistes observe, parlant des files d’attente aux guichets de Northern Rock que les Anglais ont une telle passion pour les queues que lorsqu’ils en voient une ils ne peuvent s’empêcher de s’y joindre. C’est du bon théâtre mené tambour battant, captivant, souvent drôle et parfois émouvant.

Un personnage clé de la pièce est George Soros, directeur d’un fonds spéculatif et philanthrope. Dans l’une des dernières scènes, il invite l’auteur à dîner. Le décor est somptueux avec l’Hudson et New York en arrière plan, mais aussi noir et glacial. Soros dit que ce n’est pas « business as usual », mais la fin d’une époque.