Une seconde naissance

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 Vingt trois ans après que Rom Houben fût déclaré en état de coma végétatif à la suite d’un accident de voiture, un médecin vient de découvrir qu’il était conscient mais empêché de communiquer par le locked-in syndrom.

J’avais été bouleversé par le livre Jean Dominique Bauby, le Scaphandre et le Papillon, dont Julian Schnabel a tiré un film en 2007. Du jour en lendemain, le rédacteur en chef du magazine Elle s’était retrouvé conscient, mais enfermé dans son propre corps par la paralysie de la presque totalité de ses muscles volontaires. A force de volonté, il avait finit par dicter ses mémoires lettre par lettre en cliquant de l’œil à l’énoncé d’un alphabet.

Le cas du jeune Belge Rom Houben, relaté par l’édition du 25 novembre du quotidien anglais The Guardian, est encore plus terrifiant. Bien que ses proches n’aient jamais cru qu’il fût inconscient, il fut diagnostiqué en état de coma végétatif. Pendant vingt trois ans il fut conscient de tout ce qui lui arrivait, y compris de la mort de son père, mais ne put rien partager.

La délivrance vint d’une émission de télévision française sur le locked-in sydrom, qui permit à la sœur de Rom de contacter un spécialiste de l’aide aux paralysés par la médiation de l’ordinateur. Celui-ci repère que Rom bougeait son pied droit. Il mit la souris sous le pied droit et criait : « pousse Rom, Pousse Rom, pousse ». Et il poussa. L’ordinateur dit « je suis Rom ».

Quelques mois plus tard, le Professeur Laureys, de l’Université de Liège, examina Rom avec un scanner perfectionné. Il découvrit que son cerveau était en parfait état de fonctionnement, vingt trois ans après que le garçon eût reçu un diagnostic erroné.

Utilisant un clavier spécial pour l’ordinateur installé à côté de son fauteuil roulant et avec l’aide constante de thérapeutes de la parole et du corps, Rom est maintenant capable de communiquer des choses complexes. « J’étais seulement une conscience et rien d’autre », dit-il à ses médecins. « Je n’oublierai jamais le jour où ils m’ont découvert. C’était ma seconde naissance. »

Le Professeur Laureys pense que 40% des comateux font l’objet d’un diagnostic erroné : les patients sont conscients mais emmurés vivants par le locked-in syndrom. Savoir que tant de personnes vivent un enfer fait frémir. Savoir qu’il existe maintenant un moyen de les diagnostiquer représente un grand espoir.

(Photo du film « Le Scaphandre et le Papillon »)

 

Humour anglais

En Angleterre, il n’est pas de bon discours sans une dose d’humour. Un récent déjeuner débat rassemblant des dirigeants d’entreprises françaises du secteur financier opérant à Londres, n’a pas dérogé à la règle.

Le président de l’autorité britannique de régulation du système financier est un homme sérieux. Son sujet ne l’était pas moins : « l’entreprise Grande Bretagne : arrêter les frais ou acheter des actions ? », autrement dit Londres restera-t-elle la principale place financière du monde et renouera-t-elle avec la croissance ? Les banques françaises devraient-elles quitter la City, ou au contraire renforcer leur présence ?

L’orateur ne déçut pas : il apporta des informations et prit position. Mais il offrit aussi, en anglais et dans un excellent français, un florilège d’humour anglais :

– Il y a 20% d’Irlandais de moins à Londres mais 200% de Français en plus. Bientôt il faudra aux Anglais un passeport pour entrer à South Kensington (le quartier du lycée et de l’Institut français).

– Je ne fais jamais de prévision; et je n’en ferai jamais!

– Nos télévisions ne se ressemblent pas. Imaginerait-on sur TF1 «Venez danser sévèrement»? (Strictly Come Dancing, concours de danse de salon qui oppose des célébrités,  record d’audience pour la télévision)

– Un journal anglais titrait l’autre jour: «Gordon Brown pousse son fils James, six ans, à la présidence de Canary Wharf».

 

Les Lloyds, marché international de l’assurance

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Malgré la crise financière, Londres reste une place financière majeure. Visiter les Lloyds permet de comprendre les raisons de son succès.

Les Lloyds ont été créés vers 1770 pour assurer le commerce maritime de la Grande Bretagne. Il se présente comme un ensemble de syndicats de souscription dont les membres sont solidairement responsables du paiement des sinistres. L’institution a subi une grave crise dans les années quatre-vingt-dix, mais a survécu en se rationalisant : ses fonds proviennent davantage de fonds d’investissement et moins de personnes privées.

Les Lloyds se sont installés il y a une vingtaine d’années dans un immeuble de béton, de verre et d’acier au coeur de la City construit dans l’esprit du Centre Beaubourg à Paris. Le rez-de-chaussée grouille de monde. Au centre se trouve le « Rostrum », structure en bois qui supporte une cloche actionnée par un « waiter » en grand uniforme rouge lorsque survient une catastrophe mondiale telle que le naufrage du Titanic ou la mort de la Princesse Diana. Un grand registre rempli à la main rend compte des sinistres des dernières semaines. Le registre des sinistres de 1909, exactement semblable à celui de 20097, est ouvert à la page du jour. Une vitrine présente des souvenirs de l’Amiral Nelson et de la bataille de Trafalgar.

L’activité se concentre sur des dizaines de tables carrées en bois. Depuis quelques années, le nom des syndicats de souscription auxquels appartiennent les tables est affiché. Cette transparence, comme l’admission, plus ancienne, des femmes dans ce saint des saints du machisme, constituent des concessions à la modernité. Aux tables sont installés les souscripteurs et leurs assistants. Les courtiers attendent leur tour sur un banc puis prennent place à un angle de la table pour présenter leurs dossiers de risques à assurer. Dans beaucoup de cas, le souscripteur, relié à son bureau par téléphone et ordinateur, prend la décision au moment même et sur place. Les séances sont normalement de deux heures, avant et après le déjeuner, qui permet aussi de parler affaires. A midi et après 16 heures, les bars sont pleins et malgré la fraîcheur de l’automne londonien, les conversations se prolongent, verre en main, jusque sur le trottoir.

Ce marché de l’assurance est à beaucoup d’égards semblable aux marchés de gros du poisson ou des fruits et légumes de Rungis. Il nous renvoie à l’origine du métier d’assureur, lorsque les armateurs vénitiens et génois recherchaient parmi les bourgeois de la ville des investisseurs capables d’assumer en contrepartie d’une prime le risque de la perte du navire et de sa cargaison dans un naufrage ou une attaque de pirates.

Cette organisation consolidée par les siècles reste efficace aujourd’hui. Tout le monde se parle en permanence, ce qui assure une grande fluidité de l’information et induit une dynamique d’apprentissage, chacun s’imprégnant de l’expérience des autres. Par ailleurs, il est facile de repérer chez les concurrents les meilleurs éléments et de tenter de les débaucher, ce qui provoque des mouvements de personnel importants entre courtiers et souscripteurs et contribue à la diffusion de la culture et des connaissances professionnelles.

Le poids de la City dans les transactions financières internationales reste très important malgré la crise financière. Cela ne se fait pas en tournant le dos aux traditions, mais en apportant au moule initial, fondé sur la rencontre physique entre négociants, les seules corrections indispensables.

(Photo Lloyds)

Industry Dinner

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  Chaque année en novembre, les assureurs crédit britanniques se retrouvent pour un dîner de gala qui n’a d’équivalent dans aucun pays au monde.

Le dîner annuel de l’industrie de l’assurance du risque commercial, de la caution et du risque politique est un événement qu’aucun cadre supérieur de compagnie ou de société de courtage ne voudrait manquer. L’invitation est lancée, au nom de la profession, par une compagnie ou un cabinet de courtage désignés par consensus d’une année sur l’autre parmi les volontaires. Elle mentionne que la réception est à 7:00pm, le dîner à 7:45pm et les voitures à 2:00am et que le code vestimentaire est « black tie », habit de soirée.

Un maître de cérémonie en habit rouge s’assure du bon déroulement des opérations. Le dîner commence par le discours du représentant de l’entreprise organisatrice et le bénédicité. Il y a environ 300 personnes installées par tables de 10, chaque compagnie ou société de courtage ayant réservé une ou plusieurs tables. Au dessert, le maître de cérémonie se transforme en commissaire priseur et met aux enchères des lots offerts par les entreprises participantes : le bénéfice ira au profit d’une « charity » (œuvre humanitaire), cette année une association d’aide aux personnes autistes. Il présente ensuite l’humoriste qui fera un one-man-show d’environ une demi-heure. Celui de l’an dernier avait été irrésistible de drôlerie et de cruauté, extrapolant la tonalité catastrophiste du discours inaugural de l’hôte de la soirée. Cette année, un autre comédien a été choisi et c’est franchement loupé : il enchaine des plaisanteries incompréhensibles pour moi, mais dont mes voisins de table m’expliquent qu’elles reposent sur une exploitation de mauvais goût des stéréotypes culturels attribués aux Gallois, aux Irlandais et aux Ecossais.

Le dîner formel s’achève vers 23 heures et commence alors ce que les participants attendent le plus : l’occasion de retrouver, au bar ou sur la piste de danse, d’anciens collègues. « L’industrie » de l’assurance crédit fonctionne à Londres comme une communauté professionnelle. Contrairement à ce qui se passe dans les pays du Continent, passer d’une société de courtage ou d’une compagnie à l’autre n’a pas l’odeur de souffre d’une semi-trahison. Progresser professionnellement en passant d’une entreprise à l’autre est au contraire vécu de manière positive : c’est accepter de prendre des risques, c’est choisir de se frotter à des environnements différents, c’est saisir sa chance. Les connexions entre les participants au dîner annuel sont nombreuses. Tous ont travaillé avec des dizaines d’autres à différentes étapes de leur vie professionnelle. Ils sont heureux de reprendre le fil de ce qu’ils ont vécu ensemble. Les meurtrissures des combats commerciaux et l’anxiété de la crise se diluent dans les vapeurs d’alcool.

(Photo Lloyds: extérieur du bàtiment des Lloyds dans la City à Londres)