Quand un grand client fait faillite

 La page « PME » du  Sunday Times du 9 novembre a publié un article de Rachel Bridge intitulé « comment réagir quand un grand client fait faillite ? »

« Les experts en faillites estiment qu’environ 80% des entreprises qui perdent un grand client ne survivent pas. Selon la Federation of Small Businesses, environ 10% des petites entreprises qui font faillite le font parce qu’un client n’a pas été capable de payer ses factures. Cela veut dire que l’an prochain quelque 3.600 PME au Royaume Uni vont faire faillite à cause d’une faute qu’ils n’ont pas commise. Le problème est d’autant plus grave que les petites entreprises n’ont souvent pas accès à l’assurance crédit, ce qui les laisse complètement vulnérables si quelque chose tourne mal. »

La première règle, disent les experts consultés par la journaliste, est de faire un diagnostic clairvoyant sur les possibilités de survie de l’entreprise après la catastrophe que représente la faillite d’un grand client et sur les conditions de cette survie. Elles passent le plus souvent par la négociation de délais de paiement avec des fournisseurs et d’une extension des lignes de crédit par la banque. S’il est indispensable de réduire la taille de la structure, il faut le faire d’un coup. La journaliste cite Keith Hunt, managing partners de Results International : « la règle d’or, coupez profond et coupez sec. Le pire que vous puissiez faire au personnel, c’est de débiter des tranches de salami, supprimant un poste une semaine et un autre la suivante (…) Vous devez communiquer très clairement ce que vous faites ». Il faut aussi ne pas craindre d’investir, comme cette agence de marketing qui, après la perte d’un grand client, se lança dans une opération commerciale pour en conquérir de nouveaux et recruta un directeur de la création poids lourd dans sa profession.

L’article souligne aussi l’importance d’une gestion active du crédit clients. Il faut par exemple facturer d’avance aux clients les sommes correspondant aux investissements que l’on est obligé de faire dans le cadre de contrats passés avec eux, et vérifier régulièrement leur solvabilité.

 

Guy Fawkes Night

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 Le 5 novembre au soir, c’est une explosion de feux d’artifice dans tout le Royaume Uni. Les Britanniques célèbrent la Guy Fawkes Night.

De notre appartement de Watford, la vue s’étend jusqu’au stade de Wembley à une quinzaine de kilomètres. En cette soirée du 5 novembre vers 20h, des dizaines de feux d’artifice éclairent l’horizon. Le plus proche, à quelques centaines de mètres, est artisanal et est probablement tiré d’un jardin.

C’est la nuit de Guy Fawkes, aussi appelée bonfire night, la nuit du grand feu. On célèbre l’échec de la conjuration de Catholiques qui, en 1605, avaient projeté de faire sauter le Parlement et, avec lui, le roi James I et l’aristocratie. Jusqu’en 1857, la célébration de l’événement était obligatoire. Le rite inclut des feux d’artifice, ce qui est dans la logique de l’explosif projet des insurgés, l’allumage de brasiers dans lesquels sont brûlés les effigies des conjurés, dont leur artificier Guido Fawkes, dit Guy (qui signifie « gars » en anglais), et des plats spécifiques, dont les jacket potatoes (pommes de terre en robe des champs) cuites sur les braises du bonfire.

La tradition du feu d’artifice s’est maintenant étendue à l’automne tout entier. Des feux sont allumés pour la fête indienne de Diwali, pour Halloween. Dans le parc de Cassiobury à Watford, un festival artificier est prévu pour la nuit de samedi. Et la revue de loisirs et spectacles Time Out consacre sa couverture et son principal article aux meilleurs feux d’artifice et aux pubs où se respire le mieux l’ambiance de poudre, de rébellion et de complots de la Guy Fawkes night.

(Photo du Guardian, Guy Fawkes Night à Glasgow)

Conjunto Palmeiras, une aventure collective

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 J’ai eu l’occasion de parler dans un premier article du Conjunto Palmeiras à partir du livre de Joaquim Melo « Viva Favela, Quand les démunis prennent leur destin en main », écrit en collaboration avec Elodie Bécu et Carlos de Freitas (Michel Lafon 2009).  Intitulé « Banco Palmeiras, contre la misère la circulation monétaire », cet article s’attachait à décrire la logique économique de cette expérience de microcrédit. Mais le livre raconte aussi une magnifique aventure individuelle et collective

Le livre s’achève par une consécration : un conseiller municipal de Fortaleza, au Nord-est du Brésil, prononce au Conjunto Palmeiras un discours par lequel il annonce que l’ancienne favela a maintenant le statut de quartier à part entière. Le Conjunto a sa banque, des entreprises, des écoles, une rue goudronnée sur laquelle passent des autobus réguliers, un système de drainage. « Il y a un peu plus de trente ans, le Conjunto Palmeiras n’était qu’un no man’s land, terrain vague et isolé où la ville avait relogé de force ceux qu’elle ne voulait plus voir dans ses belles avenues. Nous avons habité l’inhabitable : un bidonville sans eau ni électricité, une favela obscure oubliée de tous. Nous nous sommes battus pour urbaniser ces sentiers de boue et ces cahutes de bois et d’argile. »

L’histoire de Joaquim Melo n’est pas isolée : un jeune séminariste découvrant la réalité de la misère, l’engagement dans les communautés ecclésiales de base, le renoncement au sacerdoce sous le double effet de l’amour d’une femme, Dorinha, et des coups de boutoir de Rome contre les théologiens de la libération. Mais l’histoire de Joaquim est singulière. Lorsque, tremblant, il vient annoncer à l’extraordinaire évêque Aloisio Lorshscheider qu’il quitte les ordres, celui-ci lui dit « je ne te demande qu’une chose, ne cesse jamais de travailler en faveur des pauvres ». Joaquim s’installe pour de bon dans le Conjunto Palmeiras et participe à une longue aventure collective pour le tirer de la misère.

Tout commence par une effroyable puanteur. Pour éprouver Joaquim, jeune séminariste, don Aloisio l’envoie sur le Lixão, une décharge à ciel ouvert non loin de Fortaleza, où des milliers de miséreux se disputent les déchets. « Rien ne permet de lutter contre la puanteur permanente, les bestioles qui envahissent les ordures et le sol mou des décompositions sous mes pas. L’amas d’insectes autour de mon assiette se mêle à l’odeur de pourriture. J’ai beau avoir acheté des aliments « frais », je n’arrive pas à distinguer, à chaque bouchée, si ce que je mange est sain ou avarié, si ce que j’ai dans la bouche est pourri ou bon. Mon odorat a pris le pas sur mes autres sens. »

L’organisation des habitants du tout nouveau Conjunto Palmeiras commence elle-aussi par la puanteur, lorsqu’Augusto Barros Filho crée « L’Urgence Communautaire », une sorte d’assurance mutuelle en cas de décès. « Ce service de l’Urgence Communautaire (…) est né d’un drame (…) Une adolescente de 14 ans s’est noyée dans la rivière Cocó, qui coule à quelques mètres de la favela. Ses parents, démunis devant une telle situation, avaient gardé son corps sur la table de leur maison. Le cadavre se décomposait, jour après jour, sous leurs yeux. Et eux restaient paralysés par le désespoir et l’impuissance. Dans la favela, il n’existait évidemment pas de pompes funèbres. Et la famille était trop pauvre pour payer un service funéraire en dehors du quartier, Au bout de trois jours, l’odeur était devenue tellement insupportable que, ne sachant pas quoi faire, ils son allés voir Augusto. Il a pris les choses en main, a trouvé du bois, fabriqué un cercueil et emmené le corps au funérarium le plus proche. »

Peu à peu, la communauté s’organise pour faire valoir ses droits, d’abord dans la clandestinité sous la dictature militaire, puis au grand jour. Elle se bat pour des autobus, pour l’eau potable, pour creuser un canal de drainage qui évitera aux habitations d’être inondées et souvent emportées à la saison des pluies. Elle découvre la puissance des médias et en joue pour placer les autorités devant leurs responsabilités. Elle est remarquée par des ONG qui acceptent d’y investir pourvu que les habitants prennent en charge eux-mêmes leurs projets.

Lorsque le canal de drainage a été construit, les animateurs de la communauté découvrent atterrés que nombre d’habitants très pauvres vendent leur maison à des nouveaux venus plus fortunés. La question qui se pose est dès lors : comment créer de la richesse dans le quartier, de sorte que les habitants et leurs enfants soient pris dans une spirale vertueuse de prospérité et restent dans le quartier ? C’est ainsi qu’après de multiples tâtonnements nait la Banque Palmas, « «système intégré de crédit, production, commerce, consommation et bonheur humain ».

L’histoire personnelle de Joaquim est étroitement mêlée à l’aventure collective des habitants du Conjunto. Il vit l’angoisse de l’approche du jour J de l’ultimatum qu’il a donné aux autorités : donnez-nous l’eau potable ou nous perforons les canalisations alimentant Fortaleza qui passent sous la favela. Devenu banquier, il est accusé par la Banque du Brésil d’être un faux monnayeur. Les ONG qui le soutiennent n’approuvent pas son partenariat avec le Banco Popular do Brasil et ce qu’il implique de procédures, de gardes de sécurité et de respectabilité. Sa vie affective elle-même est conditionnée par son engagement militant : Dorinha le quitte, lasse d’une vie d’action sans intimité, dans une maison ouverte aux quatre vents ; il connait Sandra, une assistante sociale atypique, sur le chantier du drainage.

A 47 ans, João Joaquim de Melo Neto Segundo est une personnalité internationalement connue dans le monde du microcrédit et de l’économie solidaire. Il nous livre un message d’espoir. La misère peut être vaincue, elle peut céder du terrain chaque jour, avec des avancées et des reculs, à condition d’être tenace dans des convictions partagées.

 

Banque Palmas : contre la misère, la circulation monétaire

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Le livre de Joaquim Melo « Viva Favela, Quand les démunis prennent leur destin en main », écrit en collaboration avec Elodie Bécu et Carlos de Freitas (Michel Lafon 2009) raconte l’aventure d’un bidonville devenu en trente ans un quartier respecté, grâce à l’action collective de ses habitants. La création d’une banque de micro crédit, la Banco Palmas, est la plus récente étape de cette rédemption.

La Banque Palmas se présente comme une « pratique de socio économie solidaire de l’association des habitants du Conjunto Palmeiras », dépendant de la ville de Fortaleza, dans le Nord-Est du Brésil. Il s’agit d’un « système intégré de crédit, production, commerce, consommation et bonheur humain » : vaste et ambitieux programme ! Il existe un site Internet en français, http://www.banquepalmas.fr/.

46 autres banques ont été créées dans plusieurs Etats du Brésil sur le modèle de la Banque Palmas. « Le principe est toujours le même : une banque gérée par les habitants, qui utilise une monnaie valable uniquement dans le quartier et distribue des prêts à la production et à la consommation (…) Une banque communautaire vise à aider les quartiers où existent de fortes inégalités, et où les habitants n’ont pas accès aux services bancaires classiques. Elles constituent le noyau central d’un réseau d’économie sociale et solidaire et l’articulent autour des entreprises pour créer de l’emploi dans la communauté. »

Le principe est de mettre en circulation dans un quartier une monnaie qui n’a cours que sur place. Le crédit libellé dans cette monnaie permet aux commerçants de s’agrandir et à des entreprises locales de s’équiper ; il donne du pouvoir d’achat aux habitants et les fait accéder au statut de consommateur des produits fabriqués et commercialisés sur place. Cette monnaie, le Palma dans le cas du Conjunto Palmeiras, est convertible au taux de 1 pour 1 avec le Real, la monnaie officielle du Brésil, ce qui renforce la confiance des commerçants et des producteurs et leur permet de se procurer hors du quartier les biens qui ne se trouvent pas sur place. La banque est à la fois une « caisse de crédit mutuel » pour les habitants du quartier, et le correspondant local de la Banque Populaire du Brésil, une vraie banque avec son bilan et son informatique, créée par le gouvernement du président Lula à destination des publics les plus fragiles.

Il s’agit de l’application d’une équation de base de l’économie : le produit intérieur brut d’un territoire est le produit de la masse monétaire par la vitesse de la monnaie. Le génie de Joaquim Melo et des habitants du Conjunto Palmeiras est d’avoir su définir un territoire tout petit, celui d’une communauté de 32.000 habitants dotée d’une forte cohésion par les luttes passées, et d’avoir accru la vitesse de la monnaie en la découplant de la monnaie légale.  Bien contrôlé, ce mécanisme peut créer de la richesse et combattre efficacement la pauvreté.

Je reviendrai dans les jours prochains sur ce livre passionnant, un excellent traité d’économie sociale mais aussi le récit d’une aventure collective et personnelle.