France 5 a récemment diffusé « Mayotte, l’impossibilité d’une île », documentaire réalisé par Julie Peyrard avant et après le cyclone Chido qui a ravagé l’île le 14 décembre 2024.
Le titre du film détourne celui d’un livre de Michel Houellebecq, « la possibilité d’une île ». Il exprime bien le constat que fait l’une des personnes interviewées : « La France se trouve à devoir administrer un territoire qu’elle ne sait pas administrer. »
Le documentaire de Julie Peyrard commence par un rappel historique. Mayotte a été achetée par la France en 1841, 45 ans avant que l’ensemble de l’archipel des Comores, qui compte trois autres îles (la Grande Comore, Mohéli et Anjouan), passe sous protectorat français.
À l’approche de l’indépendance, dans les années 1960 et 1970, un mouvement, principalement animé par des femmes appelées « chatouilleuses », s’est développé pour réclamer le maintien de Mayotte dans la République française. Les chatouilleuses craignaient que, passant sous l’autorité d’un régime islamique strict, leur statut de femme soit dégradé. Lors d’un référendum organisé en 1974, près des deux tiers des Mahorais se prononcèrent en ce sens. La France reconnut l’indépendance des Comores, proclamée le 6 juillet 1974, mais excluant Mayotte. L’île devint département français à la suite d’un autre référendum en 2009.
Le gouvernement des Comores continue de revendiquer sa souveraineté sur Mayotte. De fait, le drapeau de la République porte 4 étoiles et 4 bandes, une pour chacune des îles, dont Mayotte. L’assemblée générale des Nations Unies reconnut l’unité des Comores le 21 octobre 1976 par 122 voix contre 1 (celle de la France) et 22 abstentions.

À Mayotte, les personnes venues d’Anjouan par les « kwassa-kwassa » traversant dans des conditions périlleuses 70 km de mer, sont considérées comme des étrangers. Plus de 20 000 expulsions sont exécutées chaque année à Mayotte, contre environ 5 000 pour toute la France métropolitaine. Pourtant, ces « étrangers » parlent la même langue, ont la même culture que les Mahorais. Ce n’est pas l’opinion du Collectif Mayotte 2018, qui bloque l’accès au service des étrangers à la Préfecture : « on ne peut pas vivre ensemble, on n’est pas pareils. Renvoyez ces gens chez eux ou il y aura la guerre civile. » Marine Le Pen a obtenu près des deux tiers des voix à la présidentielle de 2022.
Une « étrangère » interviewée dans le film dit « Je passe mon temps à me cacher. La police, c’est l’ange de la mort. Tu ne sais jamais quand elle viendra te prendre. J’ai été expulsée vers Anjouan, mais je ne connais personne là-bas, j’ai été séparée de mes enfants. Je suis revenue. » Elle restera à tout prix à Mayotte. Le kwassa-kwassa qui la ramenait d’Anjouan à Mayotte a failli chavirer. On dit que 10 000 personnes auraient péri en mer en vingt ans.

Un habitant sur deux à Mayotte est « étranger ». Plus de 200 000 personnes logent dans un habitat informel, sans eau courante ni électricité. Lorsqu’un décasage s’annonce – la destruction au bulldozer de bidonvilles – on transporte les tôles un peu plus loin.
Les coupures d’eau sont fréquentes. Mal entretenues, les canalisations présentent de nombreuses fuites. Plus de 150 000 enfants ne sont pas scolarisés. La violence est omniprésente. Des bandes coupent la route nationale, rançonnent et blessent les automobilistes pris au piège. Des bandes rivales s’affrontent à coups de machette. Le documentaire approche l’une d’entre elles, dirigées par un « gérant » de dix-neuf ans seulement, qui a séjourné au quartier pour mineurs de la prison.

Cinq mille gardes à vue sont enregistrées chaque année, principalement pour des vols avec violence. Mais seulement 30 avocats sont inscrits au barreau de Mamoudzou. Dans la fonction publique et dans les hôpitaux, de nombreux postes ne sont pas pourvus, les candidats étant découragés par la violence.
Après le cyclone, des militantes de l’association pour le droit des enfants à l’école se rendent dans un bidonville pour remettre des bons d’achat. Dans cette île sinistrée, leur sourire fait du bien.

Mais on comprend que c’est un changement d’approche politique qui serait nécessaire aujourd’hui. La répression ne fait que renforcer la haine : « il n’y a plus d’amour à Mayotte », dit un interviewé. Il faudrait redéfinir la relation de la France avec les Comores dans leur ensemble. C’est de courage associé au pragmatisme que les habitants de Mayotte, tous les habitants, auraient besoin aujourd’hui.

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ENTRETIEN Rémi Carayol : « Mayotte est reliée de manière superficielle et superflue à l’Hexagone »
LE 07 JANVIER 2025
Rémi Carayol
Journaliste, coordinateur du comité éditorial du site d’information Afrique XXI
Je n’ai pas vu ce documentaire. Par cet article, on comprend mieux la situation à Mayotte, aux Comores.
Merci !