La Grande Belleza

« La Grande Belleza », film de Paolo Sorrentino, constitue un moment de bravoure du cinéma italien, dans le droit fil de Federico Fellini.

 Jep Gambardella (Toni Servillo) est un Romain mondain, ou un mondain romain selon que l’on accorde plus d’importance à l’une de ses deux caractéristiques. Son univers se réduit à la ville de Rome, encore qu’il soit abusif de parler de réduction s’agissant d’une ville d’une telle profondeur historique et esthétique. Il a choisi d’être le roi des mondanités : il ne se contente pas de participer aux fêtes, mais jouit du pouvoir de les gâcher. Continuer la lecture de « La Grande Belleza »

Dans la maison

« Dans la maison », le dernier film de François Ozon, est un captivant thriller sans meurtre ni police, autour de la création littéraire.

 En ce jour de rentrée scolaire, Germain (Fabrice Lucchini) est un professeur plus déprimé que jamais. L’administration du lycée Gustave Flaubert a décidé d’imposer l’uniforme pour favoriser l’égalité entre les « apprenants » (le mot élève est banni). Les apprenants surpassent l’administration en ineptie : la première dissertation – « racontez votre week-end » – confirme la nullité générale. Il y a toutefois une exception : Claude (Ernst Umhauer), un élève discret au dernier rang de la classe, raconte son intrusion dans la maison d’un condisciple. Elevé dans des conditions difficiles par un père seul et handicapé, il entend voir de près la vie d’une famille « normale », celle que constituent Esther (Emmanuelle Seigner), son mari Raphaël et leur fils lui aussi prénommé Raphaël : « les Raphas », les appelle Claude. Il évoque « le parfum de femme de classe moyenne » qui se déprend de la maison des Raphas. Il conclut sa rédaction par un énigmatique « à suivre ».

 Germain est fasciné par Claude, certainement pour son talent littéraire qui ne demande qu’à être guidé pour éclore, peut-être aussi en raison d’une trouble attirance pour ce beau garçon à l’aspect androgyne, peut-être enfin parce qu’il représente le fils qu’il n’a jamais eu. D’autres textes suivent, dans lesquels Claude raconte son incrustation dans la famille normale, au motif d’aider son camarade dans ses devoirs de mathématiques. Germain partage la saga des Raphas avec Jeanne (Kristin Scott Thomas), sa femme, qui traverse un moment difficile : la galerie d’art moderne qu’elle gère est menacée de fermeture. De « à suivre » en « à suivre », Germain devient le coach de Claude. Pour que le roman des Raphas prenne de la densité littéraire, il faut provoquer les personnages, créer des situations qui les obligent à agir de manière spectaculaire. La fiction prend les commandes du réel. Germain va s’y brûler les ailes. Claude doit inventer une fin, et celle-ci ne peut être que tragique.

 Comme dans « huit femmes », un précédent film  de François Ozon, l’action se déroule pour l’essentiel dans le huis-clos d’une maison, ici celle des Raphas. Cette maison, pimpante, proprette, est parfois observée de l’extérieur comme un décor de théâtre ; celle qui l’anime de l’intérieur, Esther, est d’ailleurs décoratrice. Dans la dernière scène, Claude s’assied sur un banc aux côtés de Lucchini, défait par la vie, déchu de son travail et quitté par sa femme. Tous deux contemplent une façade d’immeuble, dont chaque appartement est éclairé. On croirait une ruche dont les alvéoles sont remplis du spectacle de la vie, tout prêt à surgir dans la fiction romanesque. On pense alors au « La vie mode d’emploi » de Georges Perec et son extraordinaire évocation de la vie des habitants d’un immeuble d’une rue imaginaire de Paris.

Dans la maison, Claude s’incurste chez les Raphas

Les solives de Michel de Montaigne

Maximes peintes sur les solives de la bibliothèque de Montaigne.
Photo « transhumances »

A une cinquantaine de kilomètres à l’est de Bordeaux, près de Saint-Emilion, le château de Montaigne est imprégné du souvenir de l’auteur des Essais.

 La visite du château de Montaigne est déroutante. Le principal corps de bâtiment, qui est habité par une famille et est fermé à la visite, est de style renaissance. Construit bien après l’époque de Montaigne, détruit par un incendie en 1885, il fut reconstruit à l’identique. Mais la tour où vécut l’écrivain jusqu’à sa mort en 1592 à l’âge de 59 ans, est restée telle qu’elle était il y a 430 ans. On réalise en visitant ce bâtiment à l’austérité toute médiévale que Montaigne vivait à un moment d’intenses bouleversements. Il habitait une fortification de l’époque féodale, mais sa volonté de parler à la première personne inaugurait les temps modernes ; à la même époque, Cervantès imaginait un chevalier errant dont l’esprit était habité par le Moyen-âge alors que les temps avaient changé.

 Au rez de chaussée de la tour se trouve la chapelle privée, au premier étage la chambre de l’écrivain, au second la bibliothèque où il écrivit les Essais. La mise en scène est minimale : peu de mobilier d’époque, de documents originaux, pas d’audiovisuel. La tour est nue et froide. Elle en devient presque plus émouvante. Dans la bibliothèque, une simple table évoque le travail de l’écrivain. Sur les solives du plafond, il avait fait peindre des devises en latin (la langue de sa petite enfance). Il arpentait la pièce en long et en large, et ces inscriptions lui rappelaient les sources de sa sagesse. De Térence, il citait « je suis homme, et considère que rien d’humain ne m’est étranger » ; et de Stobée : « la superstition suit l’orgueil et lui obéit comme à son père ».

 Le grand-père de Montaigne était négociant en vins. La région entre le village Michel de Montaigne et Saint-Emilion est couverte de vignobles. En cette journée de novembre, traversée d’averses et d’embellies, le paysage est superbe. Le soleil se réfléchit sur les feuilles de vigne rousses, trempées par l’ondée. Nous déjeunons au restaurant Le Vieux Presbytère de Montagne Saint Emilion et découvrons le sel de vigne, un sel épicé et imprégné de vins de Merlot, Syrah, Cabernet et Pinot, qui accompagne une grande variété de plats, du gibier aux fruits de mer. C’est aussi une manière de rendre hommage à Montaigne, un homme résolu à jouir de la vie comme elle venait, sans se laisser happer par les haines religieuses ou idéologiques. « Il n’est rien si beau et légitime que de bien faire l’homme », écrivait-il.

Paysage viticole près de Saint Michel de Montaigne. Photo « transhumances ».

Milton’s Cottage

Milton's Cottage vu du jardin. Photo "transhumances".

L’essayiste et poète John Milton (1609 – 1874) fuit la peste qui ravageait Londres en 1855 et s’installa dans un cottage à Chalfont St Giles en 1865. Il se visite aujourd’hui, et un petit musée y est installé.

 J’avais involontairement choisi une photo aérienne de Chalfont St Giles pour illustrer un article de « transhumances » sur les banquets populaires qui, malgré la pluie, avaient marqué le Jubilée. En recherchant des idées de promenades cyclistes abordables de Watford, j’ai découvert que ce ravissant village n’est qu’à une quinzaine de kilomètres de chez moi. J’ai mis la bicyclette dans le métro jusqu’à Moor Park puis Chorleywood et ai pédalé jusqu’à Chalfont St Giles par de charmantes routes qui grimpent et dévalent aux flancs des collines des Chiltern.

 Les pièces de la maison sont petites, conformément aux règles d’une époque où on limitait la surface chauffée. Elles contiennent de nombreux souvenirs de Milton. Le jardin est cultivé d’herbes et de plantes mentionnées dans ses poèmes. S’y reposer en humant les effluves aromatiques est délicieux.

 John Milton est un témoin et un acteur de la révolution anglaise. On oublie souvent en France que, par son absolutisme, le roi Charles 1er s’attira l’hostilité d’un front qui incluait, pour reprendre la typologie de 1789, des nobles, des clercs et des bourgeois. Il finit décapité en 1649. Milton écrivit des pamphlets contre l’autocratie, pour la démocratie et en faveur d’évolutions législatives sur des sujets de société, comme le divorce.

 C’était un homme d’une énorme érudition, qui écrivait en anglais, en latin et en italien, mais dominait aussi le grec ancien, français, l’allemand et le néerlandais : en quelque sorte, un homme des Lumières, avec deux cents ans d’avance.

 Lorsque Milton s’installe à Chalfont St Giles, Oliver Cromwell est mort depuis 7 ans et la restauration monarchique a 5 ans. C’est alors un homme marginalisé et déçu par la défaites des idées pour lesquelles il avait combattu. Il reprend alors un immense poème épique commencé dans la décennie précédente : le Paradis Perdu. Il deviendra un texte fondateur de la langue et de la culture anglaise.

Le Paradis Perdu, première édition.