Autumn

Dans « Autumn » (Collection Folio, 1990), Philippe Delerm évoque le groupe des préraphaélites dans la période qui va de décembre 1850 à octobre 1869.

Au centre du livre se trouve Dante Gabriel Rossetti. Lorsque commence le récit, il a 22 ans. Deux ans auparavant, il a créé avec William Holman Hunt et John Everett Millais, sous le mystérieux sigle « PRB », the Preraphaelite Brotherhood, la fraternité préraphaélite.

Dante Rossetti est un homme de l’automne. Il aime passionnément la couleur rousse, celle des feuilles qui tombent, celle de la chevelure des femmes qu’il aime : Elizabeth (Lizzie) Siddal, qui sera pour elle la Béatrice de Dante, Fanny Costforth, la belle et voluptueuse prostituée, Jane Burden Morris, un modèle de beauté sauvage. Il aime aussi le côté crépusculaire de l’automne. Rossetti déteste le bonheur : il pense que l’art ne peut aller de pair qu’avec la proximité de la mort. Il mène une vie de débauche qui met sa santé en péril. Lizzie devient sa femme alors qu’elle a déjà contracté la tuberculose qui l’emportera.

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Exposition Félix Ziem au Petit Palais

Félix Ziem, envol de flamands roses

L’exposition Félix Ziem, au Petit Palais à Paris mérite d’être visitée.

 J’ai une affection particulière pour le Petit Palais, bâtiment construit par Charles Girault pour l’exposition universelle de 1900 et qui abrite le musée d’art de la ville de Paris. Le dôme d’entrée est illuminé par des verrières art nouveau, et c’est à l’art nouveau qu’est consacrée la galerie à gauche du dôme, baignée de lumière. Les collections, consacrées à la peinture, à la sculpture et aux arts décoratifs jusqu’au dix-neuvième siècle, sont éclectiques  et présentées avec soin. On y compte de nombreux chefs d’œuvre, de Rembrandt à Courbet et Cézanne. Il fait bon flâner parmi tant de beauté.

 Le Petit Palais consacre une belle exposition au peintre Félix Ziem (1821 – 1911), qui lui avait légué 170 toiles au soir de sa vie, en 1905. C’est une vraie découverte. Ce peintre, aujourd’hui méconnu, connut un grand succès artistique et commercial pendant sa vie, bien que, solitaire et excentrique, il ne se tînt à l’écart des mondanités. Il vécut et travailla à Martigues, dont il aima la lumière, et à Paris. Il s’inspira pour son œuvre de ses voyages en Italie et en Orient. En peignant Venise ou Constantinople, il ne cherchait pas à reproduire fidèlement un paysage urbain, mais à faire rêver.

 La présentation de ses œuvres au Petit Palais sous le titre « j’ai rêvé le beau » enchante en effet le visiteur.

Félix Ziem, Venise

Edward Burne Jones, le dernier préraphaélite

Après avoir écrit une impressionnante biographie de William Morris, dont « transhumances » a donné une note de lecture, Fiona MacCarthy s’attaque à l’un des peintres majeurs de l’époque victorienne, Edward Burne Jones (1833 – 1898). Sa biographie de 629 pages, publiée en 2011, a pour titre : « le dernier préraphaélite, Edward Burne Jones et l’imagination victorienne »

 Edward Burne Jones a été un artiste exceptionnellement prolifique. Il a exercé son talent en peinture et, dans le cadre de l’entreprise d’arts décoratifs de William Morris, en tapisserie, lithographie et vitrail. Beaucoup de ses œuvres ne nous parlent guère aujourd’hui : celles inspirées des légendes de chevalerie et du Roi Arthur eurent leur moment d’engouement patriotique pendant la première guerre mondiale ; les jeunes filles épanouies dans leurs longues robes ont parlé à la culture hippie des années soixante. Mais d’autres œuvres, en particulier ses portraits, dénotent un sens de la psychologie exceptionnel.

 Burne Jones était un émotif. A plusieurs reprises, le stress du travail ou des contrariétés personnelles le plongèrent dans une profonde dépression. Ses portraits sont personnels, emprunts d’une forte sentimentalité.

 Son destin a été parallèle à celui de William Morris (1834 – 1896). Ils ont eu une collaboration artistique tout au long de leur vie, associés dans leur jeunesse à la fraternité des préraphaélites. Morris était celui qui donnait aux objets pensés par Burne Jones une réalité physique et commerciale. Mais personnellement ils étaient différents : Morris, né dans une famille d’agent de change, vira progressivement au socialisme ; Burne Jones, de condition modeste, accepta les honneurs, en particulier le titre de baron, et se désintéressa de la politique. L’un et l’autre voulaient produire de la beauté, et pensaient que ce faisant ils affrontaient un problème de société : la misère écœurante des prolétaires, le cancer de la pollution, l’oubli des racines spirituelles de l’Angleterre. Mais Burne Jones considérait que l’artiste devait consacrer toute son énergie à son art, alors que Morris était, avant l’heure, un « intellectuel engagé ». Curieusement, Georgina, l’épouse de Burne Jones, grandie dans une stricte obédience méthodiste, prit le relais de l’engagement politique de Morris après sa mort.

 Fiona MacCarthy suit pas à pas le parcours de Burne Jones, son adulation pour son maître John Ruskin, la crise de son couple lorsqu’il eut une relation passionnée avec la jeune Grecque, Maria Zambaco. Elle nous montre ses domiciles de Londres, la Grange à Fulham, et celui de Rottingdean près de Brighton, devenir progressivement un lieu de rassemblement de tout ce que l’Angleterre et le Continent comptaient d’artistes visuels. Elle nous montre aussi la vie familiale de Burne Jones, dont Rudyard Kipling était le neveu.

 L’auteur nous montre un homme humain, dans la fécondité artistique comme dans ses faiblesses, et aussi comme un homme drôle. Toute sa vie, Burne Jones a dessiné des histoires pour les enfants et des caricatures pour ses amis. Leur reproduction dans le livre est particulièrement émouvante.

Portrait de Georgina Burne Jones

Berthe Morisot

Marie Delterme dans le rôle de Berthe Morisot

France 3 a diffusé le 16 février un téléfilm intitulé simplement « Berthe Morisot », qui raconte l’accession à la maturité artistique de Berthe Morisot, qui devint l’égérie du groupe des impressionnistes.

 En 1865, Berthe Morisot a 24 ans. Comme sa sœur Edma, elle peint. Mais alors qu’Edma ne croit pas suffisamment à son talent pour en faire un métier, Berthe s’accroche envers et contre tous. Artiste peintre n’était pas alors un métier pour une femme ; et une femme non mariée à 25 ans courait le risque de ne jamais se marier.

 Berthe (Marie Delterme) va construire son art dans une relation de séduction, fascination, coopération et opposition avec Edouard Manet (Malik Zidi), qui avait à l’époque une réputation sulfureuse. Berthe va devenir son modèle pour de nombreuses toiles, dont le célèbre « Balcon ». D’une certaine manière, cela implique une position d’infériorité, celle de l’objet passif face à l’artiste actif. Mais elle observe Manet et apprend à son contact. Elle peint avec obstination, essaie, se désespère mais persiste. Elle veut être reconnue, et reconnue avec son style propre.

 Pendant la guerre de 1870 – 1871, de nombreux peintres, dont Edouard Manet, sont mobilisés. En  1874, Berthe participe à la première exposition de la société anonyme des artistes peintres, sculpteurs et graveurs, le groupe qui se désigne ensuite comme les « impressionnistes ». Elle épouse la même année le frère d’Edouard Manet, Eugène, qui sera son plus solide soutien jusqu’à sa mort en 1892, année où Berthe connait la consécration avec sa première exposition personnelle.

 Le téléfilm était le projet conjoint de Marine Delterme, comédienne et sculptrice, et de la réalisatrice Caroline Champetier. Il montre l’itinéraire d’une femme obstinée, bien décidée à ne rien céder aux préjugés et à accomplir sa vie d’artiste. D’autres femmes libres malgré le sexisme ambiant, telles Flora Tristan ou de George Sand, ont marqué le dix-neuvième siècle. La force du film est de faire percevoir cette liberté dans des regards, des mouvements, des attitudes corporelles plus que par des paroles.

Berthe Morisot dans "le Balcon" d'Edouard Manet