Une étrange défaite

Dans « Une étrange défaite, sur le consentement à l’écrasement de Gaza » (La Découverte 2024), Didier Fassin livre un texte vibrant d’indignation, appuyé sur des faits historiques et des chiffres.

Il s’indigne de l’accusation d’antisémitisme ou d’apologie du terrorisme proférée « quand on demandait l’arrêt du massacre des civils, simplement parce qu’on ne tue pas des innocents, quand on appelait à la fin du siège total, simplement parce qu’on n’affame pas des êtres humains, quand on condamnait la dévastation des hôpitaux, simplement parce qu’on ne prive pas les malades et les blessés de soins médicaux, quand on critiquait la destruction des écoles et des monuments, simplement parce qu’on n’enlève pas à un peuple sa culture et son histoire ».

« Le monde occidental, écrit Didier Fassin – ou tout au moins la majorité de ses gouvernements et de ses institutions – aura apporté son soutien presque inconditionnel non seulement à l’élimination d’une large part de la population palestinienne, et notamment de la génération qui en représente l’espoir en l’avenir, mais aussi à l’effacement de tout ce qui fait l’âme d’un peuple, ses écoles, ses bibliothèques, ses musées, ses cimetières, ses édifices religieux, ses monuments historiques, ses centres culturels. » Il parle de renoncement politique, d’effondrement moral.

Célébration de la rupture du jeûne du Ramadan à Gaza. Source : Revue XXI

L’auteur n’excuse pas les actes atroces commis contre des civils israéliens le 7 octobre 2023. Mais il s’insurge contre la tentation de faire commencer l’histoire ce jour-là, comme une manifestation du caractère intrisèquement barbare du peuple palestinien. « Invoquer l’histoire, rappeler la dépossession continue des terres de Cisjordanie, les évictions permanentes des logements de Jérusalem-est, le blocus de la bande de Gaza, les raids dans le camp de Jénine, les limitations des mobilités, les restrictions des libertés, les violations des droits, les arrestations arbitraires et les détentions sans charge ni procès, les morts et les mutilations d’enfants et d’adolescents, les humiliations et les agressions quotidiennes que leur font les colons et les soldats, c’est donner à comprendre comment une situation devenue invivable peut conduire à une révolte, alors que les protestations pacifiques restaient sans effet pour empêcher l’extension illégale des colonies et des zones militaires. »

Dans les principaux journaux des États-Unis, sur 1 100 titres observés dans la presse pendant les trois premiers mois de guerre, le mot « enfants » dont les victimes, décédées ou mutilées, se comptaient en dizaines de milliers à Gaza, n’apparaissait que deux fois. La presse française aussi a largement choisi d’humaniser les Israéliens plutôt que les Palestiniens. Il semble qu’une vie israélienne vaille des centaines de fois plus qu’une vie palestinienne, que cette dernière ne mérite pas d’être pleurée.

Didier Fassin souligne le risque pour l’Occident de l’acquiescement à la guerre à Gaza et à ses conséquences tragiques. « Il rend pour longtemps illégitime et inopérante l’invocation des droits humains et de la raison humanitaire par celles et ceux qui ont participé à cette abdication morale. »

Ce livre nécessaire s’achève par un poème du professeur Refaat Alareer, professeur à l’Université islamique de Gaza, tué le 6 décembre 2023 dans un bombardement ciblé de l’appartement où il s’était réfugié chez sa sœur, tuée elle aussi, tout comme son frère et quatre de ses neveux et nièces :

Si je dois mourir,
Tu dois vivre pour raconter mon histoire
Pour vendre mes affaires
Pour acheter un morceau de tissu et quelques ficelles

Des enfants de Gaza pourront faire voler le cerf-volant fabriqué de ce tissu et de ces ficelles, et penser qu’un ange est là-haut pour faire revivre l’amour.

Une réflexion sur « Une étrange défaite »

  1. Ce qui arrive à Gaza est un crime contre l’humanité, un génocide planifié.
    Une horreur totale.
    Ce criminel qui est aux commandes de ce pays est un voyou de la piure espèce.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *