23 jours en clinique !

J’ai subi le 9 janvier une opération visant  à réduire la taille de la prostate et recoudre une hernie inguinale. Je témoigne ici d’une hospitalisation qui s’est prolongée vingt trois jours à la suite de complications infectieuses.

 Jour J – « Bring up the body ! »

 La préparation à l’opération est une procédure intimidante. Il faut se raser intégralement au rasoir électrique du bas de la poitrine au milieu des cuisses. Il faut se doucher deux fois à la Bétadine, un désinfectant. Il faut revêtir un bonnet, une blouse de papier vert et des chaussons blancs.

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Plusieurs images me reviennent : mon papa, si souvent hospitalisé dans les dernières années de sa vie ; ma petite chatte Letchi, que j’ai conduite chez la vétérinaire il y a quelques semaines pour la faire stériliser.

 Je pense aussi au roman d’Hillary Mantel, « bring up the bodies ! », dont le cœur est le procès et l’exécution d’Ann Boleyn et de ses présumés complices. Au sens juridique, l’expression signifie « faites comparaître les accusés ». Il peut aussi s’interpréter comme « faites monter sur l’échafaud les corps des suppliciés ». En préparant mon corps pour l’opération chirurgicale, j’ai conscience de me préparer à passer d’un état de santé à un état de souffrance. Mais c’est un investissement pour l’avenir, contrairement aux ennemis d’Henry VIII qui n’avaient pour désir que l’exécution la moins cruelle possible.

 Jour J – Opéré

 Le passage au bloc opératoire me laisse un bon souvenir. Le trajet couché par les couloirs de la clinique, la péridurale non douloureuse, la curiosité de sentir le chirurgien travailler dans mes entrailles, l’injection de drogues qui me font apparaître un kaléidoscope de formes et de couleurs, tout cela constitue une expérience intéressante à vivre.

 Retour à la chambre 158. Je suis perfusé, je porte une sonde urinaire et deux redons qui drainent les plaies à la prostate et à la hernie. Crise d’angoisse pendant la nuit : j’ai le sentiment de dégringoler dans le vide. Des médicaments injectés par la perfusion viendront à bout de cette chute de tension.

  J+1 à J+3 – Selon le protocole

 Je reste couché, alimenté par la perfusion, avec peu à peu l’autorisation d’avaler des bouillons. Le chirurgien est satisfait de l’opération. Tout se passe selon le protocole, avec sortie possible à J+6.

 Ma sonde vésicale se bloque parfois sous l’effet de caillots de sang et provoque des spasmes. Le déblocage est douloureux. Toutefois mes urines, chargées de sang, se clarifient peu à peu.

 Premières visites, de mon épouse Brigitte et de mes enfants parisiens, qui ont profité du week-end pour faire le voyage de Bordeaux.

 J+4 – L’abcès

 Je ne sortirai pas dans deux jours. L’une des cicatrices émet une odeur pestilentielle. Ma température bondit à 40°C, puis descend sous l’effet d’un bombardement d’antibiotiques. On retire des agrafes. Un hématome s’est transformé en abcès. Une sorte de chenal s’est formé entre la cicatrice et la vessie. L’urine circule à la fois dans la sonde et par l’abdomen.

 Les infirmiers construisent un pansement superposant des couches de compresses stériles. Mais celles-ci s’imprègnent rapidement de pus et d’urine. Il faut décoller l’élastoplast, et ma peau supporte mal ces arrachages à répétition.

 J+5 à J+15 – La situation devient intenable

 Les redons ont été enlevés, ainsi que la perfusion et la sonde vésicale. Je peux maintenant m’alimenter normalement, et l’arrivée du petit déjeuner avec du pain frais, du beurre, de la confiture et du café au lait m’apparait comme un miracle quotidien. Je suis encouragé à quitter le lit pour le fauteuil.

 Mais ma santé ne s’améliore pas. Le chenal de la vessie à l’abdomen, loin de cicatriser, reste actif. On me perfuse de nouveau, on installe de nouveau une sonde. Cette régression est dure à accepter. Le chirurgien propose une nouvelle intervention. Il s’agira de placer des sondes dans les reins, en amont de la vessie, de manière à assécher celle-ci et de cicatriser la plaie.

 Je fais part au chirurgien de mon inquiétude : je ne voudrais pas d’une demi-mesure, d’une opération pas assez radicale qu’il faudrait reprendre une nouvelle fois. Il me promet d’explorer l’intérieur de la vessie, et d’intervenir de manière plus intrusive si cela s’avérait nécessaire.

 J+15– Réopéré

 « Bring up the body », de nouveau. Douche à la Bétadine. Bonnet, blouse, chaussons, brancard. Retour au bloc.

 L’opération a été moins lourde que la première. Elle s’est effectuée par voie interne. Le soir même, je peux dîner d’un vrai repas.

 J+16 à J+x – Dépendant

 Pour un temps indéfini, je dois rester strictement alité. Cela signifie tout faire au lit : dormir (avec l’aide d’un somnifère), manger, boire (de l’eau, beaucoup), lire, déféquer, me laver, regarder la télévision, recevoir les visites. Je me sens souvent souillé et sale, et tente d’atténuer ce sentiment à force d’eau de Cologne et d’Acqua di Gio. J’ai des courbatures. Mes bas de contention blessent mes orteils.

 Je suis totalement dépendant, comme je le redeviendrai peut-être un jour dans le très grand âge. Je dois compter sur le professionnalisme, la disponibilité et la compassion du personnel infirmier. Toutes et tous font un travail exceptionnel pour rendre supportable cette inconfortable situation, 24 heures sur 24.  

 Je serai libéré le jour où la cicatrisation apparaîtra irréversible. Un jour, la plaie se met à suppurer de nouveau. Je suis déprimé. Le chirurgien me rassure : la cicatrisation se fait de l’intérieur vers l’extérieur, il est normal à ce stade qu’un résidu de pus sorte de la plaie.

 J+21 et J+22 – La lumière au bout du tunnel

Je suis autorisé à me lever. Je peux me laver de manière autonome, aller à la selle : le luxe ! Comme pour ajouter à mon bonheur, mon fils Frédéric me montre comment utiliser mon Smartphone comme serveur donnant accès à Internet. Mon ordinateur est de nouveau un outil disponible, après trois semaines de black-out ! Je sature mon forfait en quelques heures, mais qu’importe : la liberté est là !

 J+23 – 1er février – A la maison !

 Le chirurgien accède à mon désir : rentrer le plus vite possible à la maison ! J’obtiens de sortir samedi matin. Ce midi, Georges-Marie et Marie-Françoise apportent un rougail saucisses, et Brigitte ouvre une bouteille de Haut Médoc. Nous sommes sept à table pour ce banquet qui, de manière impromptue, célèbre ma convalescence.

 Je suis conscient que mes forces ne reviendront que progressivement, qu’il me faudra du temps pour reprendre mes activités, que ma première année de licence d’arabe est peut-être compromise. Je sais qu’il y aura peut-être des épisodes de régression. Mais je savoure à pleines dents ma liberté retrouvée.

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