À propos de mode islamique

Le débat sur le voile islamique a été récemment relancé par l’appel au boycott de marques de prêt à porter offrant une gamme de vêtements islamiques, lancé par des militantes féministes dont Élisabeth Badinter.

« Le voile n’est pas un phénomène de mode, c’est un asservissement de la femme, la revendication d’un signe politique. La question du voile à l’université est posée (…) Bien sûr, il y a l’économie et le chômage, mais l’essentiel c’est la bataille culturelle et identitaire ». De qui est cette affirmation ? De Nicolas Sarkozy ? Non, de Manuel Vals.

Intervenant dans un colloque le 4 avril, le premier ministre a salué « l’interview lumineuse » accordée par Élisabeth Badinter au journal Le Monde. Pour résumer son propos, Elisabeth Badinter s’insurgeait contre une partie de la gauche « imprégnée de l’idée que toutes les cultures et traditions se valent et que nous n’avons rien à leur imposer ». Or, pense-telle, il y a des valeurs universelles. Les libertés individuelles et l’égalité des sexes s’appliquent à tous les êtres humains.

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Elisabeth Badinter

 

L’effet pernicieux de la tolérance

Elle affirmait « qu’il ne faut plus avoir peur d’être islamophobe ». Elle considérait qu’au nom de la différence culturelle et de la tolérance, prônées par des idéologues islamo-gauchistes, on a laissé s’affaisser l’éducation nationale, enfermant par là même des jeunes issus de l’immigration dans un ghetto. S’agissant du voile, elle approuvait la comparaison fait par une ministre entre les esclaves noirs et les femmes voilées.

Elisabeth Badinter rappelait la guerre civile en Algérie en 1991 « lors de laquelle le Front islamique du salut s’affronte au gouvernement algérien, qui contient les prémices de la dérive actuelle. Les féministes venues d’Algérie ou d’Iran n’ont pourtant pas cessé de nous avertir : « Vous ne voyez pas que ce qui se passe chez nous va arriver chez vous ? » En l’espace de dix ans, de nombreuses filles des quartiers se sont mises à porter le voile en France. Révélation divine ? Non, montée de la pression islamique. Seule la loi, disait Badinter, peut protéger celles qui le portent sous cette pression. »

Le « gouvernement algérien » était ici présenté comme garant de la loi, protectrice du droit des femmes. Or, c’est un coup d’état que perpétra, en annulant des élections qui allaient être gagnées par le Front Islamique du Salut, l’armée algérienne. Mais puisque ce coup d’état s’opposait à l’obscurantisme religieux, il était justifié aux yeux d’Elisabeth Badinter. Autrement dit, « les droits humains » prévaudraient sur l’exercice de la démocratie. N’est-ce pas là un raisonnement d’essence typiquement religieuse ? Venus d’autres bords, certains n’hésitent pas à considérer les lois sur l’avortement ou le mariage homosexuel comme des lois illégitimes, puisqu’elles tournent le dos à « la loi naturelle ».

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Les femmes voilées, contraintes ou libres ?

Il y a un second défaut dans le raisonnement d’Élisabeth Badinter : elle considère que toutes les femmes musulmanes qui décident de se voiler le font contre leur gré, sous la pression. C’est le cas, indubitablement, dans beaucoup de pays dont la religion officielle est l’Islam. Mais en Europe ? Dans Le Monde, Saïd Benmouffok et Bérenger Boureille démontent le mécanisme mental à l’œuvre dans ce raisonnement : « la femme voilée ne parle pas. A travers elle, c’est son mari, son père, son frère, leur système patriarcal, et toute l’histoire de la domination masculine qui s’expriment. Ses mots ne sont que des symptômes. Elle souhaiterait en fait déchirer son habit de soumission, si elle était capable de penser et vouloir correctement. Mais cette femme n’est pas un être adulte et responsable, c’est un être mineur et asservi par des siècles d’enfermement. Au moins est-ce le cas pour « certaines d’entre elles », sans que l’on sache comment les distinguer des autres. Serviles dans leur corps et leur esprit, elles n’agissent pas, elles sont agitées. Et si ce n’est par nature, c’est par habitude. Or on ne débat pas d’égal à égal avec un être mineur, on lui impose sa volonté. Au mieux, avec un peu de condescendance, on fera de la « pédagogie », c’est-à-dire qu’on traitera ces personnes comme de grands enfants. Au pire, on emploiera la manière forte, et la main tendue fraternellement distribuera des gifles. « On la forcera d’être libre », comme aurait dit Rousseau. »

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J’ai eu l’occasion, pendant deux années de licence d’arabe, de côtoyer des jeunes femmes musulmanes qui avaient choisi de porter le voile. Certaines osaient des combinaisons de couleurs qui attiraient le regard. En cela, elles se différentiaient de religieuses qui, à l’université catholique, vêtent un uniforme gris qui inclut naturellement le voile. Comme ces religieuses, toutefois, elles revendiquent leur choix de vie et jouent parfois un rôle de leader.

Que fera-t-on de ces jeunes femmes ? Les obligera-t-on à quitter l’université si elles ne se dévoilent pas ? En prenant cette voie, est-on sûr de travailler à leur émancipation ?

La laïcité est une merveilleuse idée si elle est ouverte et inclusive. Lorsqu’elle dérive vers une religion laïque, elle court le risque de ressembler à une théocratie sans dieu.