Algérie – France : vers une mémoire partagée ?

Le 20 janvier dernier, Benjamin Stora a remis au président de la République le rapport que celui-ci lui avait commandé sur le thème des « questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie. »

 Benjamin Stora observe que « aujourd’hui, en France, plus de sept millions de résidents sont toujours concernés par l’Algérie, ou plutôt, pour être totalement exact, par la mémoire de l’Algérie. » Algériens immigrés, pieds-noirs rapatriés, militaires français et harkis, et leurs descendants. Je fais partie de cette cohorte, ayant enseigné en Algérie comme coopérant de 1974 à 1976.

 L’auteur du rapport poursuit : « hautement problématique, cette mémoire fait l’objet d’une concurrence de plus en plus grande. Pour les grands groupes porteurs de cette mémoire, comme les soldats, les pieds-noirs, les harkis ou les immigrés algériens en France, l’enjeu quelquefois n’est pas de comprendre ce qui s’est passé, mais d’avoir eu raison dans le passé. »

En Algérie, la mémoire est un enjeu de pouvoir. Les dirigeants ont « mis en place un imaginaire de guerre comme ultime référence ». Ils ont exploité la « rente mémorielle » en gommant la complexité de ce qui s’est historiquement passé, en occultant le rôle d’hommes qui jouèrent un rôle fondamental dans l’émergence du nationalisme algérien, comme Messali Hadj, Ferhat Abbas ou Ali Boumendjel.

 La guerre d’Algérie (d’abord pudiquement appelés « événements » de ce côté de la Méditerranée) doit être replacée dans le contexte de la colonisation. L’Algérie est un territoire rattaché à la France depuis 1830, avant même la Savoir (1860). Ceci fut bien expliqué par Abdelaziz Bouteflika, s’exprimant en français devant l’Assemblée nationale française le 14 juin 2000 : « la colonisation, au siècle dernier, nous a ouverts à la modernité ». Mais « c’était une modernité par effraction, une modernité imposée qui a engendré le doute et la frustration, tant il est vrai que la modernité se discrédite quand elle prend le visage grimaçant de l’oppression et du rejet de l’autre ».

 La droite française ne s’y trompe pas : une loi du 23 février 2005 explique dans son article 4 « les bienfaits d’une colonisation positive » et demande que ces bienfaits soient chantés dans les manuels scolaires. La loi fut recalée par le Conseil Constitutionnel, au motif que ce n’était pas à la loi de définir ce que doivent enseigner les manuels scolaires.

La mission confiée par le président de la République à Benjamin Stora s’inscrivait dans « une volonté nouvelle de réconciliation des peuples français et algérien. » D’un côté et de l’autre, le rapport a déçu. Les Algériens n’y ont pas trouvé les excuses qu’ils attendaient. Les Français y ont vu un manque d’ambition. Le rapport propose en effet « la constitution d’une Commission « Mémoires et vérité » chargée d’impulser des initiatives communes entre la France et l’Algérie sur les questions de mémoires » et suggère à la future commission une série de gestes symboliques (journées commémoratives, monuments, recueil de témoignages) et de recherches historiques (travail sur les archives, identification de sépultures de disparus).

 La création d’une commission est souvent le meilleur moyen d’enterrer un problème. Il est possible que dans le cas spécifique des relations d’amour-haine viscérales entre les peuples français et algérien, ce soit la plus sûre manière d’avancer. L’exploitation en commun, par des historiens algériens et français, de kilomètres linéaires et de tonnes d’archives constitue probablement le fer de lance de cette approche pragmatique.

 Remuer ensemble des masses de vieux papiers ne semble guère excitant. Mais les archives ont ceci de fascinant qu’elles ne mentent pas. Elles ne justifient pas le passé. Elles contiennent des vérités brutes, parfois désagréables à entendre. Mais affronter ces vérités telles qu’elles se présentent est indispensable si l’on veut dépasser l’affrontement de discours héroïques qui instrumentalisent le passé au service d’intérêts présents. « Si la mémoire divise, l’histoire peut rassembler », écrivait l’historien Pierre Nora.