Anatomie d’un instant

Dans « Anatomie d’un instant » (2009), Javier Cercas dissèque l’événement historique que fut le coup d’État manqué du 23 février 1981 en Espagne.

Le 23 février 1981, pendant le vote d’investiture du nouveau président du Gouvernement, Calvo Sotelo, deux cents gendarmes font irruption au Parlement espagnol sous le commandement d’Antonio Tejero.

Ils intiment l’ordre aux parlementaires de se coucher. Tous le font sauf Adolfo Suárez, président du gouvernement démissionnaire ; Manuel Gutiérrez Mellado, général de l’armée et vice-président du gouvernement ; Santiago Carrillo, secrétaire général du parti communiste. Les balles sifflent autour d’eux, mais ils restent assis imperturbables.

Javier Cercas cite Borges, qui considérait que tout destin, aussi long et compliqué qu’il soit, se résume en réalité en un seul instant, l’instant dans lequel un homme sait pour toujours qui il est. C’est cet instant que l’auteur tente de déchiffrer.

Le coup d’État était attendu, pour ne pas dire souhaité. Il fut sur le point d’aboutir.

La situation de l’Espagne au début des années quatre-vingts était mauvaise : chômage de masse provoqué par le second choc pétrolier et l’inadaptation de l’économie espagnole au marché mondial ; vague d’attentats sans précédent des séparatistes basques de l’ETA ; discrédit du troisième gouvernement de Suárez, qui semblait ne plus avoir de prise de la réalité. Beaucoup évoquaient la France de 1958 et en venaient à souhaiter, y compris à gauche, un de Gaulle espagnol qui saurait donner un coup de bistouri ou un coup de barre et s’attaquer enfin aux problèmes du pays.

Le coup d’État du 23F avait été préparé de longue date. Il devait porter au pouvoir le général Alfonso Armada, ancien secrétaire du roi qui, à ce titre, se faisait fort d’obtenir son adhésion ; il serait appuyé par des capitaines généraux que le Général Jaime Milans del Bosch, chef de la région de Valence, allait conquérir à sa cause ; il serait lancé par Antonio Tejero, chargé de prendre le contrôle du Parlement. L’idée était qu’Armada offrirait aux députés la liberté en échange de sa nomination comme président d’un gouvernement d’union nationale.

Le coup d’État échoua de peu. Il se heurta à la rivalité entre l’ancien et le nouveau secrétaire du roi ; puis à la disparité des objectifs entre les conjurés : limiter la démocratie pour Armada ; revenir au franquisme pour Tejero.

Au-delà de l’analyse historique, l’ouvrage de Javier Cercas intéresse par sa réflexion sur le pouvoir. Il décrit Suárez comme un pur animal politique : « il avait de la curiosité, il écoutait plus qu’il ne parlait, il apprenait rapidement, il résolvait les problèmes par la voie la plus simple et la plus directe, il renouvelait sans état d’âme les équipes de politiciens dont il héritait ; il savait réunir des volontés opposées, concilier l’inconciliable et détecter ce qui était mort dans ce qui était vivant ; par ailleurs, il ne manquait aucune occasion de montrer son courage. »

« Voici sa manière de procéder pendant son premier gouvernement de onze mois : il prenait une décision inusuelle, et quand le pays était encore en train de l’assimiler, il prenait une autre décision encore plus inusuelle, et puis une autre encore plus inusuelle, et ensuite un autre ; il improvisait continuellement ; il entraînait les événements, mais se laissait aussi entraîner par eux ; il ne laissait pas le temps de réagir, ni pour s’organiser contre lui, ni pour se rendre compte de la disparité entre ce qu’il faisait et ce qu’il disait, ni même pour s’étonner, ou pas davantage que lui-même s’étonnait ; la seule chose que pouvaient faire ses adversaires était se maintenir en suspens, essayer de comprendre ce qu’il faisait et essayer de ne pas perdre le rythme. »

Parmi les hommes politiques, Javier Cercas rend un hommage particulier à ceux qu’il nomme « los heroes de la retirada », les héros du battre en retraite. Gorbatchev fut un héros du battre en retraite. En Espagne, Suárez, Gutiérrez Mellado et Carrillo le furent aussi, les premiers comme liquidateurs du franquisme, l’autre comme liquidateur du léninisme espagnol.

Ils furent considérés comme des traîtres par leurs amis politiques. Mais, dit Cercas, ils avaient compris « qu’il n’y a rien de plus abject que de pratiquer une éthique qui ne cherche qu’à avoir raison et qui, au lieu de se dédier à construire un futur juste et libre, oblige à s’occuper à discuter des erreurs d’un passé injuste et esclave afin de tirer des avantages moraux et matériels de la confession de la faute de l’autre camp. »

La transition voulue par Juan Carlos, Suárez, Gutiérrez Mellado et Carrillo avait pour objectif de permettre aux vainqueurs et aux vaincus de 1936 de vivre ensemble. En ce sens, l’échec du coup d’État du 23 février 1981 mit un terme à la guerre civile enclenchée par le coup d’État de Franco du 17 juillet 1936.