Approche interculturelle en travail social

Dans « Pour une approche interculturelle en travail social » (Presses de l’EHESP, 2ième édition, 2015, 479 pages), la psychosociologue Margalit Cohen-Emerique fournit des repères théoriques et pratiques aux travailleurs sociaux confrontés à des migrants imprégnés d’une autre culture.

Bien qu’il se présente comme un manuel pour professionnels, ce livre est accessible aux profanes. L’auteure expose en effet près d’une centaine de situations concrètes dans lesquelles des travailleurs sociaux se trouvent désemparés face à des familles immigrées. Elle analyse chacune de ces situations, les obstacles rencontrés et comment ils pourraient être surmontés. Dans de nombreux encadrés, elle expose les recherches théoriques les plus récentes en psychosociologie.

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Exposition Indigo à Paris

 

Margalit Cohen-Emerique a inventé la « méthode des chocs culturels ». Il s’agit de situations dans lesquelles un travailleur social (assistant social, éducateur…) éprouve de la gêne, voire de la répulsion ou de la colère, à l’égard de propos ou d’actions de familles immigrées venues demander de l’aide. Le choc culturel vécu dans la rencontre avec une personne ou un groupe d’enracinement culturel différent révèle en effet notre propre cadre de référence. Si nous savons l’analyser correctement, il nous permet de nous distancier de nos réactions épidermiques et d’approcher l’autre sur un pied d’égalité.

Châtiment ou maltraitance ?

 Les 91 chocs culturels exposés par l’auteure illustrent bien les situations dans lesquelles les travailleurs sociaux se sentent mal à l’aise au point parfois de refuser le dialogue et de recourir à des mesures autoritaires, comme la saisine du juge. Voici, à titre d’exemple, la situation 49. « Un garçon de 10 ans arrive du Sénégal où il a des problèmes. Il est ramené par son frère qui a un poste important au point de vue technique et qui souhaite que son petit frère fasse également de solides études en France. Le petit est scolarisé en France. Il se met en bande et est amené à commettre de petits délits (piquer des vélos, des choses comme cela…). Le frère l’apprend, le frappe extrêmement. C’est vraiment un châtiment important. Il n’est pas mort, mais enfin il est blessé à coups de ceinture dans le dos. Cela prend des proportions importantes, ce qui fait qu’une assistance sociale de secteur intervient, prévient le juge des enfants, et le gamin est placé en catastrophe à la maison d’enfants ; l’équipe éducatrice le perçoit comme la victime, d’ailleurs il porte très longtemps encore les marques de coups. Une consultation est effectuée par le centre d’orientation et d’action éducative (COAE) et, lors de cette consultation, tout le monde est très étonné parce que le gamin ne parle absolument de ces châtiments corporels. Il ne les nie pas, mais pour lui, ce n’est pas important. Il ne voit pas pourquoi on en parle. Il parle de son vécu au Sénégal, de tous les problèmes qu’il a pour s’adapter en France, mais les châtiments ne sont pas évoqués. Quant au frère, c’est exactement la même chose. Il ne supporte pas que son frère cadet ait commis des délits. Il voudrait le renvoyer au Sénégal. Mais le fait d’être perçu par l’ensemble de l’équipe comme le bourreau, éventuellement passible de sanctions pénales, il ne le comprend absolument pas. Et cela étonne énormément l’équipe éducative. »

 Décentration

 Les travailleurs sociaux confrontés à cette situation sont « plongés dans l’émotionnel et dans l’angoisse des dangers courus par l’enfant ». Ils construisent une représentation très négative du frère du garçon, perçu comme un bourreau. S’ils veulent adopter une approche professionnelle, ils doivent se mettre à distance et prendre conscience du tumulte affectif qui les envahit et les empêche de comprendre.

 Il leur faut ensuite se « décentrer », c’est-à-dire réaliser que leurs interlocuteurs (dans ce cas le petit garçon et son grand frère) n’ont pas les mêmes catégories mentales. Leur conduite a une cohérence, mais quelle est-elle ? Quel est leur cadre de référence ? Ici, Cohen-Emerique apporte un éclairage théorique en opposant notre société occidentale individualiste et des sociétés holistes.

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Exposition Indigo à Paris

Individualisme et holisme

Dans les sociétés occidentales (principalement l’Amérique du Nord et l’Europe du Nord), le système de valeurs repose sur l’autonomie, l’indépendance, le libre choix, l’affirmation du moi, la préservation de son intimité. En matière d’éducation du jeune enfant, tout est fait pour lui permettre de s’autonomiser et de se séparer, le jour venu, de sa famille d’origine.

 Le modèle holiste, au contraire, valorise l’appartenance et la fidélité à un groupe (famille, ethnie, tribu, communauté nationale ou religieuse) et l’interdépendance de ses membres. Des valeurs clés sont le respect, la face, la honte et l’honneur.

 Il faut aussi prendre en compte le parcours singulier des migrants : leur région d’origine, leur famille (au pays et en France, monogame ou polygame), la date de leur migration, les motifs de leur migration (cas particulier des réfugiés…), le succès ou non de leur projet migratoire.

 Le travailleur social doit adopter, à l’égard des migrants, une attitude empathique. Cela ne signifie pas adopter les valeurs de l’autre, mais faire l’effort de comprendre sa cohérence à lui, nécessairement différente de celle d’un français autochtone. Il doit aussi tenir compte de ce qu’un processus d’acculturation est nécessairement long et que des compromis, des cotes mal taillées, sont parfois plus efficaces que le recours à des mesures d’autorité, car elles balisent le chemin vers une meilleure intégration.

 Médiateurs interculturels

 Cohen-Emerique plaide pour la reconnaissance d’une profession de médiateur interculturel. Là où le travailleur social doit rester à distance, le médiateur cherche au contraire à adopter les codes de la communauté migrante avec laquelle il travail ; là où le premier dispose du pouvoir d’attribuer ou non une aide ou d’effectuer ou non un placement familial, le second est dénué de pouvoir ; là où le premier travaille dans la transparence, le second ne s’interdit pas la ruse si elle permet de débloquer des situations et d’avancer.

 Dans son site Web, Margalit Cohen-Emerique explique son parcours atypique. Née en 1937 dans une famille juive tunisienne, elle émigra en Israël, vécut dans un kibboutz puis travailla comme psychologue clinicienne dans une consultation d’enfants émigrés. Elle vit en France depuis 1991, est une chercheuse reconnue dans le domaine des relations interculturelles et forme des travailleurs sociaux à la diversité culturelle.