Au Musée de Villèle, l’ombre du code noir

Transformé en musée, le domaine familial des de Villèle à Saint Gilles les Hauts (La Réunion) porte la trace de l’esclavage.

La maison de maître a été construite en 1788 et a servie de demeure aux Desbassyns pendant des décennies, puis aux de Villèle, avant d’être cédée au département de La Réunion en 1974. Curieusement, on sort de la visite sans apprendre grand-chose de la vie de ces propriétaires agricoles exploitants. Quelles furent leurs stratégies de culture, du café à la canne à sucre ? Sur quels marchés mondiaux opéraient-ils ? Quand décidèrent-ils de se lancer dans le raffinage du sucre ?

En revanche, le négatif de cette photo d’époque apparait nettement. Le guide qui fait visiter la maison parle longuement de l’esclavage, dont on fait souvent porter la responsabilité sur une seule personne, la cruelle Mme Ombline Desbassyns, sans se soucier du fait que les Desbassyns et Villèle n’étaient que des planteurs parmi d’autres. Dans le parc qui entoure la maison, se trouve l’hôpital des esclaves, avec une exposition permanente sur l’esclavage.

161015_code_noir

On y trouve la reproduction d’un listing manuscrit des esclaves possédés par le domaine, avec leurs prénoms, leurs noms et leurs métiers (de commandeur à esclave de pioche). Dans la première salle on peut consulter le code noir promulgué en mars 1685 par Louis XIV et préparé par Colbert. Ce texte faisait suite à un édit de 1615, et fut suivi lui-même par une seconde version en 1724.

Les esclaves doivent être baptisés dans la religion catholique

Le code de 1685 comporte 60 articles. On retient souvent les châtiments cruels qui étaient prévus pour les esclaves reconnus coupables de battre leur maître, de vol ou d’évasion : le fouet, les oreilles ou un jarret coupé, la fleur de lys marquée au fer rouge à l’épaule et, naturellement, la mort. Mais ces châtiments n’occupent qu’une demi-douzaine d’articles.

La véritable préoccupation du législateur est le contrôle social par le biais de l’imposition d’une religion unique, le catholicisme romain. L’article 1 du code concerne l’expulsion des Juifs : « nous enjoignons à tous nos officiers de chasser de nosdites îles tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d’en sortir dans trois mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de confiscation de corps et de biens. » L’article 2 stipule que « tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits dans la religion catholique, apostolique et romaine ». Jusqu’à l’article 8, le code est exclusivement consacré à l’encadrement des esclaves par la religion catholique.

161015_villele4

Les ruines de l’usine sucrière du domaine de Villèle

En droit commercial, l’esclave est un bien meuble

La seconde préoccupation du législateur est le droit commercial. L’article 45 indique que les esclaves sont un bien meuble. Comme des outils, des semences, des bestiaux, ils n’ont aucune propriété propre et appartiennent à leur maître. Mais une série de difficultés apparaissent, que le code entend résoudre. À quel maître appartiendront les enfants nés de deux esclaves appartenant à deux maîtres différents ? Que se passe-t-il si un enfant naît d’un père esclave et d’une mère libre, ou inversement ? Comment le partage des esclaves est-il réalisé entre les ayants-droit après le décès du maître ? Un maître peut-il vendre séparément un esclave, sa femme et ses enfants impubères ?

Le code noir indique également les soins minimums auxquels ont droit les esclaves et la manière dont ils peuvent être affranchis. Mais ces droits pèsent peu face à la réalité d’un statut qui les ravale au rang d’objets ou d’animaux. Rappelons que le Parlement français a reconnu le 25 janvier 2015 l’animal comme « un être vivant doué de sensibilité ». Il n’est plus désormais considéré comme un bien meuble. On mesure le chemin parcouru.

161015_villele3

L’hôpital des esclaves du domaine de Villèle