Bacon en toutes lettres

Le Centre Georges Pompidou consacre jusqu’au 20 janvier une exposition au peintre Francis Bacon (1909 – 1992), et plus particulièrement aux relations entre sa peinture et la littérature.

Le visiteur est amené à s’immerger dans des salles vides de toute représentation où sont diffusés des textes d’Eschyle, Friedrich Nietzsche, T.S. Eliot, Georges Bataille et Michel Leiris. Il est ensuite invité à regarder des œuvres en consonnance avec ces écrits.

Le pari du commissariat de l’exposition est risqué : Francis Bacon a en effet toujours défendu l’étanchéité des disciplines artistiques. Un texte peut provoquer chez le peintre une excitation, mais l’œuvre picturale, qui résulte de la confrontation de la matière et du sujet, est d’une autre nature que la prose ou la poésie. Bacon, qui avait exercé le métier de décorateur, défendait la singularité de la peinture face à la décoration (à laquelle il assimilait l’art abstrait) et estimait que l’illustration était un art mineur.

Les toiles présentées dans l’exposition sont d’une grande force. « Nous sommes des carcasses en puissance, disait Bacon. Quand je vais chez le boucher, je trouve toujours surprenant de n’être pas là, à la place de l’animal. » Les peintres de la Renaissance peignaient l’homme et la femme dans la splendeur de leur enveloppe charnelle. Bacon s’intéresse aux tripes, au sang, aux fluides. Les personnages sont déformés par l’angoisse de vivre, ils transpirent la peur. Bacon parle d’un livre qu’il avait acheté sur les maladies de la bouche, « de belles planches montrant la bouche ouverte et l’examen de l’intérieur de la bouche ; et elles me fascinaient, et j’en étais obsédé. » Les corps dégoulinent sur la plateforme où ils sont posés.

Michel Archimbaud a publié en 1992 un livre relatant trois entretiens avec Francis Bacon dans l’atelier de ce dernier dans les derniers mois de sa vie (Folio, Essais). Un passage m’a spécialement intéressé, celui où Bacon explique qu’il préfère que ses tableaux soient présentés sous cadre. Il explique aussi pourquoi dans beaucoup de toiles les personnages sont enserrés dans une sorte de cage virtuelle. « Le cadre, c’est quelque chose d’artificiel, et il est là précisément pour renforcer l’aspect artificiel de la peinture. Plus l’artifice des tableaux qu’on réalise est apparent, mieux cela vaut, et même, plus la toile a des chances de marcher, de montrer quelque chose. Cela peut sembler paradoxal, mais c’est une évidence en art : on atteint son but par l’emploi du maximum d’artifice, et l’on parvient d’autant plus à faire quelque chose d’authentique que l’artificiel est patent. »

Également dans ce livre d’entretiens : « Je suis toujours très surpris lorsqu’on parle de la violence de mes toiles. Moi, je ne les trouve pas du tout violentes. Je ne sais pas du tout pourquoi les gens pensent qu’elles le sont. Je ne cherche jamais la violence. Il y a un certain réalisme dans mes toiles qui peut peut-être donner cette impression, mais la vie est tellement violente, tellement plus violente que tout ce qu’on peut faire ! »