Barg ellil

Le professeur Samir Marzouki a prononcé à l’Université Bordeaux Montaigne une conférence sur un roman de l’écrivain tunisien Béchir Khaïef, « Barg ellil » (1960).

 Le roman de Béchir Khaïef (1917 – 1983) ne semble pas avoir été traduit en français. L’action se passe au 16ième siècle. Barg ellil (« Eclair de la nuit ») est un jeune esclave noir de 17 ans, capturé avec sa mère dans son village et vendu séparément. Il est fort, rusé, intelligent. Surtout, c’est un musicien hors pair. Il s’est fabriqué un instrument de percussion avec des bouteilles. Par ses rythmes, il a attiré l’attention de Rim, une jeune femme que son mari, parti en pèlerinage, a répudié en enfermé dans sa maison transformée en prison.

 Mais voici que le mari de Rim souhaite la ré-épouser. Selon les règles en vigueur à l’époque, il ne pouvait le faire que si Rim avait été mariée à un autre et divorcée. Il lui fallait trouver un « tayyès », c’est-à-dire un homme de condition subalterne qui épouse Rim, consume le mariage et en divorce immédiatement. Le hasard fait que le tayyès sera Barg ellil… qui est tombé amoureux de la belle.

 Mais voici que Barg ellil renie son contrat de « tayyès » et prétend rester l’époux légitime de Rim. Sa tête est mise à prix, ses ennemis veulent l’émasculer ou le tuer. Il s’enfuit. Il parvient à revenir dans le contexte troublé de la guerre que se livre pour le contrôle de Tunis Espagnols et Turcs. Par la ruse et grâce à la crédulité générale, il parvient à se faire passer pour un saint, de sorte que même son maître accepte de lui ouvrir sa maison. Mais Barg ellil souhaite garder comme un bien précieux le bref rapprochement avec la bien-aimée. Pour ne pas gâcher ce moment, il part sur les routes à la rencontre de nouvelles aventures.

 On trouvera l’article qui a servi de base à la conférence de Samir Marzouki à l’adresse suivante : http://www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2008-3-page-367.htm. Voici sa conclusion.

 « Cette dialectique du maître et de l’esclave place Barg ellil en haut de l’échelle sociale, le fait accéder tout naturellement à ce dont il était privé par la violence, grâce à la superstition et à la crédulité de ses opposants, grâce aussi à son intelligence et à sa supériorité avérée par rapport à ses maîtres. Elle ne donnera pourtant à l’esclave acquitté qu’une victoire symbolique : ce moment de triomphe unique dont il jouira à peine pour renoncer aussitôt, préférant parcourir le monde à la recherche d’autres aventures, de peur de gâcher ce moment, par crainte que « le monde ne se gâte pour lui »  comme il l’explique spontanément à Rim. C’est que ni le romancier ni son personnage ne nourrissent d’illusion à l’égard d’une société vouée à la violence et à l’hypocrisie et où les êtres exceptionnels, capables de retourner contre elle ses propres armes, ne peuvent remporter que des victoires symboliques et provisoires. Le sourire d’un ami, un moment d’intense affection, un baiser solitaire, une dernière danse devant la bien-aimée, les larmes qui étouffent ses dernières paroles, voilà tout ce que l’on peut emporter d’une vie dominée par les médiocres et vouée au mensonge et à l’obéissance. Barg ellil ou la subversion sans espoir, Barg ellil ou le pessimisme. »

 Je ferai pour “transhumances” une note de lecture de Bar ellil… lorsque mon niveau d’arabe me permettra de le lire dans le texte.