Bleus horizons

Dans « Bleus horizons » (Folio, 2014), Jérôme Garcin évoque la mémoire du poète Jean de la Ville de Mirmont à travers la vie d’un compagnon fictif du poète, mort sur le Chemin des Dames en novembre 1914.

 « Transhumances » a récemment rendu compte des deux textes laissés par de Mirmont : un recueil de poème, « l’horizon chimérique » et un roman, « les dimanches de Jean Dézert ». Le beau roman de Jérôme Garcin rend hommage à celui qui, s’il n’avait été fauché par un obus à l’âge de 27 ans, aurait pu être le Rimbaud de sa génération.

Jérôme Garcin imagine un compagnon d’armes de Jean : Louis Gémon, né un an avant lui, en 1885. Écrivain raté, Louis est obsédé par le souvenir de son ami. Il ne comprend pas pourquoi il a survécu, estropié mais vivant, à la guerre, alors que son ami est mort. Il passera sa vie à faire connaître et publier son œuvre. Il rencontrera la mère de Jean, seule rescapée de la famille après le décès de ses six enfants et de son mari ; Mauriac, l’ami d’enfance de Jean ; Fauré, qui mit en musique « l’horizon chimérique » ; Grasset, qui accepta de publier le recueil de poèmes.

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Le chemin des dames

Louis est présenté par Jérôme Garcin comme l’auteur du récit, qu’il aurait laissé comme mémorial à son ami au terme d’une vie gâchée. Il évoque l’horreur de la grande guerre. « Les effluves d’acide carbonique et de soufre, l’odeur putride des cadavres. Celle des hommes et des chevaux. La guerre puait. » « Les mots ordinaires ne suffisaient pas à désigner le corps en charpie de mes camarades, la bouillie d’intestins, les visages sans visage, la peur à se pisser dessus d’avant l’assaut, les aubes qui se lèvent sur des champs blancs de cendre, les pleurs – oh les pleurs – des gamins qu’on ne pouvait pas secourir et qui agonisaient là-bas, sous les buissons rouillés du barbelé. (…) L’intolérable spectacle de la jeunesse massacrée et l’horrifique spectacle de la chair à canon. »

« Jean était un garçon très différent des autres, à la fois ténébreux et ardent. » Il avait perdu des frères et sœurs en bas âge et n’avait jamais vraiment connu l’enfance. Adolescent, voyant les steamers à l’ancre dans la Garonne, « il rêvait d’appareiller sous les étoiles pour des îles vierges, des pays « lumineux et subtils », tout son corps réclamait de l’azur, des épices, des croix du Sud, des Harrar, des peupliers de Caroline et de gros fruits antillais. » Mais il n’osa pas partir et mena à Paris la vie du fonctionnaire rond-de-cuir qu’il décrivit dans « les dimanches de Jean Dézert ».

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Le chemin des dames aujourd’hui

Jean pressentait qu’il ne vieillirait jamais. Il accueillit la guerre avec joie et parvint à force de conviction à se faire mobiliser bien qu’il fût déclaré inapte au service armé. Il voyait dans la guerre un grand voyage : « lui qui aimait tant les bateaux, la haute mer et les sillages d’écume s’imaginait embarqué sur un brick pour un long voyage dont le retour n’était pas assuré (…) Il abandonnerait la défroque de Jean Dézert et verrait du pays. »

« Nous voulions être des Rimbaud, fait dire Jérôme Garcin à Louis Gémon. Mais nous n’avons jamais connu le dérèglement des sens, goûté à l’absinthe, fumé du haschisch, rencontré notre Verlaine et vécu une saison en enfer. À l’exception de la guerre, nous n’avons rien osé ni risqué. »

S’il avait survécu, Jean « aurait embarqué, à Bordeaux ou au Havre, sur un cargo « porteur de blés flamands ou de cotons anglais », comme disait Rimbaud. Il aurait écrit des poèmes magnifiques de liberté sous des ciels rouges, dans des ports qui sentent le fuel et la muscade. Il aurait été notre Rimbaud… »

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Jérôme Garcin