Brahim

J’ai eu l’occasion de converser chaque semaine pendant 4 mois avec Brahim, un musulman convaincu (le nom et le contexte ont été changés aux fins d’anonymat).

 Chaque semaine, je me rends dans une prison pour visiter des détenus. L’un d’entre eux était Brahim, un Tunisien d’une quarantaine d’années. Notre conversation vient de s’interrompre du fait de son transfert dans un autre établissement pénitentiaire.

 Brahim est plutôt chétif, d’aspect fragile, dépendant pour son sommeil de tranquillisants. Il est aussi profondément religieux. Pendant le Ramadan, il a partagé avec son codétenu le jeûne et les temps de prière. Sa vie est éclatée. Il a suivi un enseignement religieux poussé en Egypte à l’âge étudiant, puis est rentré en Tunisie pour épauler son père dans son négoce de quincaillerie. Il a des enfants en Tunisie et en France. Il confesse avoir eu des problèmes avec l’alcool. Mais sa foi est pour lui un roc, sa colonne vertébrale.

 Il m’a très vite interpellé sur mes croyances. Je lui ai parlé d’agnosticisme, un mot qu’il ignorait. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’un Dieu, mais de reconnaître que nous n’en savons rien. Il s’agit de mener l’existence d’une personne juste, ne dérivant pas son éthique d’une vérité révélée mais de l’expérience concrète de ce qui fait du bien ou du mal aux autres humains et à soi-même.

 Brahim est revenu souvent sur la question religieuse. Comme j’avais assisté à une crémation, il a jugé extraordinaire que l’on puisse livrer son propre corps aux flammes de l’enfer. Il se dit convaincu que des étoiles au moindre détail de notre vie, tout a été voulu d’avance par Dieu. Il croit que sans Dieu, aucune morale ne peut tenir debout. Il pense que les hommes n’ont pas le pouvoir de rédiger des lois, car les lois de main d’homme peuvent être contraires à la loi de Dieu. Il cite comme exemple le mariage entre personnes de même sexe.

Brahim est toutefois un homme avide de comprendre. Je lui ai parlé de la Révolution française et de la naissance de la démocratie, c’est-à-dire de l’émergence d’un pouvoir issu du peuple et non d’un monarque de droit divin.

 Je suis souvent resté passif devant ses affirmations de foi, par respect pour ses convictions et son souci de les mettre en pratique, et aussi pour ne pas le mettre en crise dans une condition pénitentiaire en elle-même oppressante. Mais lors de notre dernier entretien, j’ai avancé mes arguments. Je lui ai parlé des milliards de planètes tournant autour de milliards d’étoiles dans des milliards de galaxie. L’existence d’une vie intelligente a une probabilité non nulle. Si une vie intelligente existe ailleurs que sur la terre, les religions peuvent-elles continuer à tenir un discours d’absolu ?

 Brahim m’a répondu que la vie ailleurs que sur terre n’est pas possible, car Dieu ne l’a pas voulue. J’ai maintenu qu’elle a un degré de probabilité non nul. En vérité, nous ne savons pas. C’est la position agnostique, celle qui à mon avis tourne le dos aux intolérances et ouvre un chemin de liberté.

 (Photo du film « Et maintenant on va où ? », une jolie fable sur la tolérance religieuse au Liban)