Camille Claudel, 1915

Arte TV a récemment diffusé « Camille Claudel 1915 » de Bruno Dumont, avec Juliette Binoche dans le rôle principal (2013).

Ce « Camille Claudel » est radicalement différent de celui de Bruno Nuytten (1987), qui retraçait la relation tumultueuse de la jeune Camille (interprétée par Isabelle Adjani) et Auguste Rodin, de 24 ans son aîné (Gérard Depardieu). Ce film-ci se déroule sur trois jours, en 1915. Camille (Juliette Binoche) a 51 ans. Au décès de son père, il y a deux ans, elle a été internée en hôpital psychiatrique sur décision familiale. Elle se trouve maintenant dans un asile tenu par des religieuses à Montdevergues, près d’Avignon.

Camille attend beaucoup de la visite que doit lui rendre, dans deux jours, son frère Paul (Jean-Luc Vincent). Elle voudrait qu’il la ramène à la maison. L’asile lui est insupportable : elle ne se sent rien de commun avec les fous et les débiles qui y sont enfermés ; elle est convaincue que c’est « la bande à Rodin » qui a ourdi son internement et elle se sent menacée d’empoisonnement.

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Paul, tout à l’enthousiasme de sa conversion au catholicisme, est convaincu que sa sœur est possédée du démon. Lorsque celle-ci s’effondre en pleurs dans ses bras, son corps refuse le contact, comme s’il craignait qu’elle lui inocule une maladie. Un gouffre s’est creusé entre cet homme habité d’idéologie religieuse et sa sœur qui souffre dans sa chair.

Le film de Bruno Dumont se regarde comme une lente et profonde méditation sur la souffrance. Camille se sait différente des autres pensionnaires, et les bonnes sœurs ne se privent pas de demander son aide. Ses mains sont devenues stériles, elles ne sculptent plus. Mais elle ne comprend pas pourquoi elle a échoué là et se construit un scénario de complot dont elle serait la cible. Cette incompréhension la ronge de l’intérieur. Elle est oisive, écoute le crissement des semelles de chaussures sur le dallage du cloître, tente d’éviter les cris et les hurlements dans les salles communes, cherche un peu de soleil dehors pour échapper au gris des murs. Son enfer durera trente ans jusqu’à sa mort, en 1943.

« Camille Claudel, 1915 » est incontestablement un bon film, mais il laisse un goût d’inachevé. On devine par moment le bouillonnement créatif souterrain dans l’âme de Camille lorsqu’elle contemple une futaie ou même un encadrement de fenêtre. Mais le deuil de la sculpture faisait certainement partie de la détresse de Camille, et il n’est pas suffisamment présent.

Le film a été tourné avec de vrais aliénés et, dans le rôle des bonnes sœurs, de vraies infirmières, ce qui lui confère une tonalité très particulière. On notera aussi l’interprétation magistrale de Juliette Binoche. Spectatrice des répétitions d’un dialogue entre Don Juan et une paysanne interprétés par des acteurs handicapés mentaux, elle rit de bon cœur. Mais lorsque le dialogue évoque la trahison de la jeune innocente par le séducteur effronté, elle passe doucement du rire aux larmes et au profond désespoir. C’est un grand moment de cinéma, filmé en plan rapproché.

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