Ce populisme qui vient

Dans « ce populisme qui vient » (dialogue avec Régis Meyran, Textuel, 2013), le sociologue des religions Raphaël Liogier se demande si nous sommes entrés dans une phase de populisme comparable aux années 1930, susceptible de mettre en péril la démocratie.

 Le Front National en France progresse en France d’élection en élection. Il s’est banalisé. Le « front républicain » qui avait fait élire Jacques Chirac en 2002 contre Jean-Marie Le Pen ne se reproduira plus : aux seconds tours, les candidats du Front National peuvent désormais rassembler des voix de droite comme de gauche. Cette situation se retrouve dans de nombreux pays : en Finlande et en Norvège, des partis populistes venus de la droite extrême participent au pouvoir. De tels partis réalisent des scores importants aux Pays Bas et en Belgique. En Grande Bretagne, l’UKIP (Parti de l’Indépendance du Royaume Uni) trouble le jeu politique, et en Italie le Mouvement Cinq Etoiles de Beppe Grillo place le pays au bord de la crise institutionnelle.

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Que se passe-t-il ? Où vont nos démocraties ? Telles sont les questions que se pose Liogier.

  Il convient d’abord de définir le mot « populisme » : c’est, dit Liogier, « l’appel à la fiction du Peuple porteur de toutes les vertus qui vont de soi (sans que l’on ait à les définir précisément) ».

 Le populiste se fait le fidèle interprète du bon sens populaire, contre les élites corrompues qui, par machination concertée ou simplement parce qu’elles sont déconnectées de la réalité, s’acharnent à nier les évidences. En 1930, il était évident que les Juifs ourdissaient un complot international appuyé sur la finance et la presse. En 2013, il est évident que l’Islam tente de phagocyter la société, que les homosexuels ne peuvent fonder une famille ou que l’Europe n’est pas compatible avec la Nation.

 Le populiste regarde la démocratie avec méfiance : elle est facilement confisquée par des élites corrompues, alors qu’un Guide, intimement connecté dans sa propre personne  au bon sens populaire, a une vision juste du Réel et peut mettre en œuvre la politique qui s’impose au bon sens.

 Le populisme d’aujourd’hui partage avec le fascisme et le nazisme la fascination pour le Chef, l’adhésion à des vérités d’évidence qu’aucun fait ou chiffre ne peut démentir, la croyance en une menace extérieure imminente, la relativisation du jeu démocratique.

 Les différences sont pourtant sensibles. Fascisme et Nazisme s’appuyaient sur des milices inenvisageables aujourd’hui. La pureté raciale était au cœur de leur propagande, ce qui n’est plus défendable après la « solution finale ». Les populistes d’aujourd’hui, dit Liogier, ont remplacé le concept de « race » par celui de « culture », moins discriminant et plus inclusif.

 A cet égard, l’islamophobie, ou l’islamo-paranoïa comme selon les mots de Liogier, est particulièrement commode. On peut en vouloir à l’Islam au nom des racines chrétiennes de l’Europe et de Charles Martel ; ou au contraire au nom du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes. Le populisme d’aujourd’hui, dit Liogier, est « liquide », en ce sens que son discours se recompose en permanence sous la pression de ses composantes. Il se dit volontiers en marge des partis, ni de droite ni de gauche. Pour cela, il est désormais en position de fédérer, ne fût-ce que de manière éphémère, des courants différents au nom du bon sens politique.

 Le populisme en France ne se limite pas à Marine Le Pen. Nicolas Sarkozy en a été, pendant sa présidence, un avatar. Prenant dans son gouvernement des ministres de gauche, se posant à Saint Jean de Latran comme défenseur de la chrétienté, gouvernant selon le principe « un fait divers, une loi », l’hyper-président était profondément convaincu d’être en symbiose avec le petit peuple ravi d’être débarrassé de la racaille karchérisée. Jean-Luc Mélanchon lui-même accepte volontiers le qualificatif de populiste, et son mot d’ordre « qu’ils s’en aillent tous » le justifie.

 Ce n’est pas vraiment un coup d’Etat qu’il faut craindre de la part du « populisme qui vient ». C’est plutôt un délitement de l’esprit citoyen, le rétrécissement de l’horizon des hommes politiques au très court terme, le vote de lois de circonstance. L’expérience du berlusconisme en Italie nous donne une idée de ce qui est à l’œuvre dès à présent dans une France déboussolée par la perte de son rang de grande puissance, la difficulté à produire de l’innovation et de la richesse, la mise en cause d’avantages que l’on croyait acquis et la peur pour l’avenir des enfants.

 Il y a aussi le risque, réel, qu’un gouvernement dominé par les populistes prenne des mesures telles que le retrait de la zone Euro, qui auraient des conséquences graves et immédiates sur l’économie du pays et le niveau de vie des Français. Mais c’est plutôt dans l’effritement de l’autorité de l’Etat que Liogier voit le risque le plus dommageable.

 « Ce populisme qui vient » est un petit livre d’une centaine de pages. Il propose une vision de la société et de la politique aujourd’hui polémique, mais fort stimulante.

Raphaël Liogier

Raphaël Liogier