Chanson de la ville silencieuse

Avec « chanson de la ville silencieuse » (Flammarion 2018), Olivier Adam raconte une belle histoire entre Paris et Lisbonne.

Le roman est écrit à la première personne par une femme dont nous ne connaîtrons pas le prénom, seulement le patronyme : Schaeffer. On la connait comme « la fille du chanteur ». Son père, Antoine Schaeffer, était un croisement entre Johnny Hallyday, idole bête de scène, et Nino Ferrer, comme lui d’ascendance génoise, comme lui suicidé.

Antoine Schaeffer s’est suicidé il y a quinze ans en se jetant, bourré d’alcool et de médicaments, dans la rivière proche de sa maison en Ardèche. Depuis quelques années, il y menait une vie d’ermite et prétendait ne plus chanter que pour lui-même. On n’a pas retrouvé le corps.

« Je suis cette fille qui n’est pas sûre de reconnaître son père, raconte la narratrice. Qui n’est pas sûre d’avoir bien compris qu’il est mort. Qui n’a jamais été bien sûre de l’avoir connu un jour. »

Lorsqu’on lui montre la photo d’un chanteur de rues à Lisbonne, qui ressemble à son père vieilli, elle décide de partir à sa recherche. Lisbonne est cette ville silencieuse qui se laisse porter par les flots du Tage. La vie de la narratrice est, elle aussi, silencieuse. Jusqu’à 8 ans, elle a vécu à Paris chez sa mère.

« Quant à ma mère, qu’elle ne fasse qu’aller et venir, qu’elle sorte tous les soirs et ne revienne qu’au cœur de la nuit accompagnée de cinq ou six amis avec qui elle veillait jusqu’à l’aube avant de s’écrouler de fatigue, qu’elle me laisse à des inconnues, n’ait pas la force de se lever le matin, oublie de venir me chercher le soir, de signer mes cahiers, ne contrôle aucun de mes devoirs, me laisse me nourrir de biscuits ou de restes de pizzas que je faisais réchauffer au micro-ondes, me lise jamais une histoire (…) rien de tout cela ne me troublait. C’était juste ma vie. Et j’ignorais qu’il y en avait d’autres. »

Johnny Hallyday

Elle rejoint ensuite son père en Ardèche, est élevée par Paul et Irène, les gardiens de la maison de son père. Quant à lui, « en définitive, je vis moins avec lui qu’à ses côtés, dans ses parages (…) Jamais je ne me plains. Jamais je ne ressens le moindre malaise. C’est mon père et je l’aime. »

« Je suis celle qui n’a pas de voisine de classe. Celle qu’on oublie d’inviter aux goûters d’anniversaire (…) Celle qui s’endort sur un canapé au milieu du vacarme, des bouteilles vidées, des joints consumés. Celle dont la mère vit de l’autre côté de l’océan. Celle dont le père disparait plusieurs semaines d’affilée. »

La narratrice a vécu son enfance sans bruit, à l’opposé du vacarme qui entourait sa mère et encore plus son père, dont la musique était la profession et la passion. Mais cette enfance, comme son père lui-même, lui reste étrangère. L’échappée à Lisbonne constitue une tentative pour renouer les fils, pour faire la paix.

J’ai aimé ce livre. Je ne suis pas à l’aise avec certains passages au style heurté : des phrases de peu de mots sans verbes. Mais d’autres passages sont bien écrits. Je retiens celui-ci. La narratrice a rencontré à Lisbonne un jeune photographe français. Ils font l’amour. « Un parfum de café et de pain grillé s’insinue dans la chambre, se faufile entre nos peaux collées, contamine le goût de nos bouches, notre salive. À nouveau, nous basculons l’un sur l’autre et il m’emplit et je le contiens tout entier. »

Nino Ferrer