Churchill, une vie turbulente

Dans « Churchill, an unruly life », livre écrit en 1994 et fréquemment réédité, Norman rose, Professeur à l’université hébraïque de Jérusalem, offre en 350 pages denses une magistrale biographie de Winston Churchill.

 Le mot « unruly » s’applique principalement à des enfants turbulents et indisciplinés. Si l’on est frappé par la longévité de Churchill, décédé en 1965 à l’âge de 91 ans malgré une vie éreintante et l’abus de bonne chère, de Cherry et de cigares, on ne peut manquer aussi de remarquer son côté « enfant gâté ». Fils d’un homme politique jamais satisfait des performances de son fils et tôt englouti par la déchéance de la syphilis, et d’une femme du monde affectueuse mais absente, placé enfant dans des internats régis par la contrainte, il resta toute sa vie un gamin capricieux. En premier lieu épris de sa propre personne, imposant sa volonté à tous en toutes circonstances, d’humeur et d’opinions changeantes, capable de terribles colères, menant grand train, incapable de diriger une réunion selon l’agenda établi, il fut tout au long de sa vie considéré comme un politicien peu fiable, au jugement incertain et incapable de travailler collectivement.

 

Statue de Churchill près du Petit Palais à Paris

Statue de Churchill près du Petit Palais à Paris

Un tel homme a été beaucoup détesté et souvent mis de côté. Pourtant, au long de 50 ans de carrière politique, il a exercé de nombreuses fonctions ministérielles, depuis celle de sous-secrétaire d’Etat aux colonies de 1905 à 1908 à celle de premier ministre, en 1940 – 1945 puis de nouveau en 1951 – 1955. C’est qu’il était doué de qualités remarquables : une force de travail hors du commun, une capacité de concentration exceptionnelle sur les sujets de son intérêt, une indépendance d’esprit à toute épreuve, un talent inné pour façonner son personnage et en diffuser l’image –  on dirait aujourd’hui la « communication ». Sa plus grande qualité était un don prodigieux pour la rhétorique, son sens de la répartie, son habilité à mettre les rieurs de son côté et à fasciner son auditoire ; le leader travailliste Aneurin Bevan nota que le plus grand talent de Churchill était « de persuader les gens de ne pas regarder les faits ».

 Confiant dans la primauté des mots sur les faits, Churchill commit, plus d’une fois dans sa vie, des erreurs stratégiques majeures. Engager en 1917 la catastrophique bataille des Dardanelles fut l’une d’entre elles. Sa cécité face à la menace japonaise à la fin des années trente, sa réticence à organiser le débarquement en Normandie, sa confiance dans la personne de Staline, en furent d’autres qui causèrent d’innombrables morts et de grandes souffrances.  Mais en 1940 – 1941, lorsque l’armée française fut détruite et qu’on s’attendait à une invasion de l’Angleterre par Hitler, son refus de regarder la réalité en face, sa capacité à galvaniser les foules tout en ne leur promettant que du sang et des larmes, son personnage d’hédoniste tranquille et obstiné au milieu de la déroute sauvèrent la Grande Bretagne, et toute l’Europe avec elle, de l’horreur nazie.

Churchill jeune et son épouse Clementine

Churchill jeune et son épouse Clementine

 Le livre de Norman Rose est remarquable. Comme toute biographie, sa structure de base est chronologique. Mais il s’abstrait fréquemment de la succession temporelle pour évoquer des sujets qui traversent toute la vie de son héros : sa femme Clementine et ses enfants, ses finances personnelles souvent catastrophiques, ses relations égocentriques et autoritaires avec ses collaborateurs, ses hobbys, au premier rang desquels la peinture.

 Il décrit aussi la vision du monde de Churchill : l’auteur dit qu’il aurait été plus à l’aise comme premier ministre de la Reine Victoria que de George VI. Churchill voyait l’Angleterre comme le centre d’un empire apportant la paix, la sécurité et la prospérité à ses sujets, et il défendit cette conception impériale (ou impérialiste) face à l’Irlande dans les années 1910, face à l’Inde dans les années 1930 dans une longue bataille d’arrière garde. Il croyait en une France forte, point d’ancrage d’une Europe continentale dont le Royaume Uni ne ferait pas partie. Il recherchait une relation spéciale, pour ne pas dire une forme d’association, entre tous les pays parlant anglais, au tout premier rang desquels la Grande Bretagne et les Etats-Unis.

 Churchill avait des défauts rédhibitoires pour un manager : obnubilé par son ego et instrumentalisant ses collaborateurs, enivré de ses propres paroles, il représentait un type de chef avec qui j’aurais horreur de collaborer. Mais son déni farouche de la réalité, la foi inébranlable en sa propre étoile, son optimisme inné et son goût de la vie ont permis à la Grande Bretagne et à l’Europe de survivre aux heures les plu sombres de leur histoire. Pour ces quelques mois pendant lesquels Hitler pouvait triompher et la barbarie prendre racine en Europe, Winston Churchill mérite son statut d’un des plus grands hommes du vingtième siècle.

Statue de Churchill et Clementine à Chadwell House

Statue de Churchill et Clementine à Chadwell House