Cinq ans de crise financière

Les journaux ont largement évoqué le cinquième anniversaire de la faillite de Lehman Brothers, le 15 septembre 2008, qui plaça le système financier mondial au bord de la rupture. La crise financière est-elle derrière nous ?

 La réponse est négative : nous sommes encore dans la crise financière. Les banques centrales continuent à injecter des milliards de dollars dans le système bancaire et à prêter aux banques à des taux proches de zéro, qui ne reflètent pas le rendement attendu des investissements dans l’économie réelle. Le malade, l’économie mondiale, vit toujours sous une dose massive de tranquillisants. Est-il sur la voie de la convalescence ?

 La maladie a été correctement diagnostiquée et des remèdes ont été prescrits.

 Renforcer la solidité financière des banques

 Il y a d’abord les banques elles-mêmes. Face à leurs engagements, en particulier ceux « hors bilan », comme les garanties qu’elles accordent à des opérations financières, elles ne disposaient pas assez de fonds propres. Dans le cadre des accords de Bâle 3, les banques vont progressivement devoir quantifier leurs risques de manière précise (y compris ceux hors bilan) et accroître leurs capitaux propres. Comment cela est-il en train de se faire ? Essentiellement en permettant aux banques de réaliser plus de bénéfices grâce à des conditions de refinancement exceptionnellement favorables.

Les banques étaient réputées « trop grandes pour faire faillite ». De fait, la banqueroute de Lehman Brothers a montré que l’enchevêtrement des crédits et des garanties interbancaires provoquait une onde de choc au-delà de l’imaginable. La solution est de scinder les banques entre les activités traditionnelles de transformation des dépôts en crédits, et celles qui relèvent de la spéculation. Sous la pression du lobby bancaire, la loi Dodd-Franck aux Etats-Unis, le rapport Vickers en Grande Bretagne et la loi Moscovici en France n’ont pas scindé les banques. Elles ont érigé de timides garde-fous, mais n’éviteront pas que le contribuable soit, une fois encore, sollicité en cas de raz de marée spéculatif. Mais cette fois, l’endettement souverain étant déjà jugé excessif, il faudra sans doute choisir entre la faillite des banques et celle des Etats, dans une configuration à haut risque.

 Autoriser la mise sur le marché des produits bancaires

 Il s’agit ensuite des produits des banques. Jérôme Cazes, militant pour une réforme bancaire radicale, compare l’industrie bancaire à l’industrie pharmaceutique. L’une et l’autre mettent sur le marché des produits toxiques. Pour prévenir l’intoxication, il faut une bonne intelligence des risques attachés aux produits toujours plus sophistiqués et « dérivés ». Il faut que le mode de rémunération des agences de rating préserve leur indépendance. Il faut créer des procédures de mise sur le marché des produits bancaires, comme c’est le cas pour les produits pharmaceutiques. Des pas ont été accomplis : une nouvelle règlementation européenne des agences de rating a été mise en place ; en Grande Bretagne, l’autorité de régulation du marché a été coupée en deux organismes, dont l’un s’occupe de contrôler les produits. Mais les avancées restent très timides et ne semblent pas avoir mis de bornes à la créativité débridée du marketing bancaire.

 Limiter l’appétit des traders

 Il s’agit aussi du comportement des banques. Comme l’affaire Kerviel l’a montré en France, tout incitait les traders à prendre des risques inconsidérés. L’indexation de leurs bonus sur la rentabilité de chaque opération à court terme les encourageait à  prendre des positions qui, au bout de quelques semaines ou quelques mois pouvaient s’avérer catastrophiques. La disproportion abyssale entre les rémunérations des traders et ceux des spécialistes du risque chargés de les surveiller dissuadait les meilleurs de travailler dans le contrôle, laissant des avenues ouvertes aux agissements de traders peu scrupuleux. Ici aussi, des progrès ont été réalisés : les règles de rémunération ont été revues et le bonus des traders a été limité à une fois leur salaire.

 Ralentir les transactions

 Le comportement des banques est aussi celui de leurs machines, en particulier des ordinateurs capables de réaliser des opérations en quelques microsecondes. Les traders travaillent sur des modèles mathématiques d’une banque à l’autre ; ils ont en général l’instinct grégaire et se bornent à suivre la tendance qui se dégage sur le marché plutôt que de défendre leurs arguments face à leur hiérarchie. La mécanisation de la fonction de trader confiée à des machines multiplie le risque de voir des milliards de dollars transférés d’un titre à l’autre et d’un pays à l’autre en l’espace de fractions de seconde. La volatilité qui en résulte crée un risque systémique considérable. La solution est de freiner les transactions. La taxe sur les transactions financières est le principal outil de freinage. On sait que seuls quelques pays l’ont adoptée, et qu’elle reste d’un niveau si modeste que son effet de refroidissement sur la bouilloire financière sera quasiment nul.

 Punir les délinquants en col blanc

 Enfin, des banquiers se sont révélés des voyous de haut vol. Certains ont été lourdement condamnés, comme Madoff aux Etats-Unis. Mais les dirigeants qui faisaient vendre par leurs commerciaux des produits présentés comme sans risque, tout en s’assurant eux-mêmes contre les risques de ces produits ; ceux qui pratiquaient le truquage du LIBOR, le taux de référence du marché de Londres ; ceux qui concevaient des stratégies mégalomaniaques avec l’argent de leurs déposants, tous ceux-là ont jusqu’à présent été peu ou pas inquiétés.

 

En conclusion, les ressorts de la crise de 2008 – 2009 ont été correctement analysés et des débuts de réponse ont été mis en place. Mais ils restent timides alors qu’aux déséquilibres de l’économie réelle qui ont permis la crise (des excédents commerciaux de la Chine aux pétrodollars) s’ajoutent les effets narcotiques d’une politique monétaire extrêmement accommodante et le poids de la dette des Etats. Nous sommes encore dans la crise financière. S’en sortir demandera, du temps ainsi qu’une gouvernance internationale forte et habile.