Clemenceau, dernières nouvelles du Tigre

Dans « dernières nouvelles du Tigre », Jean-Noël Jeanneney livre un intéressant et attachant portrait de Georges Clemenceau, surnommé « le Tigre » ou « le Père la Victoire » (1841 – 1929).

 Il ne s’agit pas d’une biographie, mais d’un éclairage sur la personnalité de Clemenceau sous différents angles. Il y est question de son opposition à la politique coloniale de Jules Ferry, de sa passion pour le Parlement et de son dédain pour le Sénat (où il fut pourtant élu), de son activité de journaliste engagé contre les injustices et en faveur des droits des travailleurs, de sa passion pour la Grèce antique, de sa participation à la négociation du Traité de Versailles, de ses amitiés et de ses inimitiés.

Léon Blum résuma ainsi la pensée de Clemenceau : « la haine de l’égoïsme, de tout ce qui enserre et dessèche la vie autour de nous, de tout ce qui la fait souffrante et dure. »

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Voici le récit par Clemenceau de sa visite aux jeunes détenus de la Petite Roquette : « ils ne sont pas beaux à voir. Quelques-uns sont résignés ou paraissent tels. D’autres frémissent de révolte, beaucoup paraissent sournois ou méchants. Tous sont lamentablement douloureux. Ils ont clairement conscience que, s’ils ont pu mal faire, le remède n’est pas dans le régime absurde qu’on leur inflige. Leur faute, ils l’excusent ; la faute sociale, non (…) Ces condamnés peuvent être rachetés, ces malades peuvent être guéris. Pas tous, peut-être, mais beaucoup, et s’il n’y en avait qu’un, ce serait assez pour essayer. La joie de corriger, de rectifier l’œuvre du Dieu bon qui a créé le mal, l’humanité la connaîtra peut-être un jour, En attendant elle s’applique à l’empirer… »

On remarquera le coup de griffe de l’athée anticlérical qu’est Clemenceau au Dieu bon qui a créé le mal. C’est qu’il croit dans le progrès, dans « l’effort permanent de l’homme en voie d’empiètement sur son Dieu qui décroît ». Il croit dans la permanence de l’effort, et non au grand soir. « Dans votre humble sphère, vous aurez, pour un instant de raison, rectifié un peu de l’ordre universel, atténué quelque partie du mal immense et reçu de la joie donnée le soulagement de vos propres misères. » Ou encore : « l’artiste, le penseur, le « conducteur d’hommes », chacun à sa place, travaillent au progrès des hommes et, avant de passer le relais, trouve dans la création et dans l’action (qui, en somme, se confondent) la récompense qui suffit à son épanouissement ». À l’opposé de cette vision humble et progressive de l’action publique, il fustige Jean Jaurès : « on reconnait un discours de M. Jaurès à ce que tous les verbes sont au futur. »

Premiere guerre mondiale : Georges Clemenceau (1841-1929) et son fils a Maurepas dans la Somme en 1916. Photographie ©Collection Sirot-Angel/leemage

Georges Clémenceau dans la Somme en 1916

La pièce de théâtre « la colère du Tigre », de Philippe Madral, m’avait révélé l’intérêt de Clemenceau pour la peinture, à travers son amitié pour Claude Monet, dont il partageait la passion pour le Japon et l’Extrême Orient. Ce que j’ai appris dans le livre de Jean-Noël Jeanneney, c’est l’ouverture internationale de cette homme politique que, en raison de son « look troisième république », je classais à tort parmi les hommes politiques franchouillards. Clémenceau vécut plusieurs années aux Etats-Unis et épousa une Américaine. Il parlait couramment l’anglais et l’allemand. « Original parmi une génération que marquait généralement un tempérament casanier, écrit Jeanneney, Clemenceau élargit ses intérêts, constamment, à la planète entière. Il recueille tous les bruits de la planète ». Âgé de quatre-vingts ans, cet infatigable curieux voyagea encore en Égypte et au Soudan.