En prison

La perception de la réalité carcérale par les détenus diffère selon leur situation et le moment. Je livre ici quelques fragments de situations dont je suis témoin dans mon activité de visiteur dans une maison d’arrêt. Noms et contextes ont été changés.

 Les personnes détenues vivent leur incarcération de manière différente selon que la prison est un risque inhérent à une activité criminelle prolongée ou le résultat d’un acte violent isolé ; selon que le détenu est visité par de la famille ou des proches, ou que la prison est située loin de sa région ou de son pays ; selon qu’il a été condamné, ou en instance de jugement ; selon qu’il croit vraiment en un avenir possible pour lui, ou qu’il s’est résigné à une vie misérable, dedans ou dehors.

A prisoner 

La mère de Jon est hollandaise, son père jordanien, mais il a vécu en Italie. Il y a fait des études de management. Il parle couramment l’anglais, le néerlandais et l’italien, et aussi le français, pays où il a été incarcéré il y a deux ans pour son implication dans un trafic. Il ne pense qu’à une chose : refaire sa vie sur de nouvelles bases, reprendre des études. Il vit la prison comme une torture à petit feu, des minutes, des heures, des jours, des mois rongés par l’ennui, l’écoeurement des insultes échangées d’une cellule à l’autre, le bruit des portes qui claquent. Je l’incite à lire, à s’investir dans un projet comme l’apprentissage d’une langue, l’arabe peut-être. Mais il se dit incapable de s’abstraire de l’horreur qui l’entoure et de positiver une période de sa vie qu’il ne songe qu’à clore et oublier. Une tante accepte de l’accueillir à Amsterdam et de l’aider à reprendre des études. Une audience du juge d’application des peines est prévue cet après-midi. Depuis plusieurs jours, rongé par l’angoisse, Jon ne dort plus à partir de cinq heures du matin. Aux interminables journées blanches de sa détention s’ajoutent des nuits blanches.

 Arturo est péruvien. Il a vécu en France, ces deux dernières années, de travaux de peinture, plomberie et carrelage. Il indique qu’il a été condamné pour avoir récupéré son dû à un débiteur indélicat, dans une action de représailles dénuée elle-même de délicatesse… Il se dit révolté contre la lenteur de l’administration pénitentiaire et son incohérence. Il y a deux jours, il a reçu sa convocation pour des cours de français qu’il avait réclamés il y a plusieurs semaines. Aujourd’hui, on lui annonce qu’il est transféré dans une autre maison d’arrêt.

 Arturo et Jon ont en commun d’avoir les yeux fixés sur le retour à la liberté. L’un et l’autre souffrent intensément de la vie carcérale. Mais ils la vivent dans un état d’esprit différent, la colère pour l’un, le désir d’annihilation et d’oubli pour l’autre.