En Toscane : sous le signe de la Croix

L’art de la Toscane dans sa période magnifique, du treizième au quinzième siècle est religieux. La Croix y occupe une place centrale.

 Les théologiens chrétiens parlent du scandale de la croix. Une immersion de quelques jours dans les églises et les musées de Toscane leur donne raison. Une religion peut-elle prendre pour symbole un instrument de torture ? Cela semble inimaginable. C’est pourtant ce qu’a osé faire le christianisme en choisissant pour emblème l’instrument d’un supplice particulièrement cruel.

Fresque de Fra Angelico au Musée San Marco de Florence

Fresque de Fra Angelico au Musée San Marco de Florence

En Toscane, on ne peut échapper à la croix. Une statue de crucifié pendu cloué figure immanquablement dans la nef des églises et dans les chapelles latérales. La crucifixion est un sujet de prédilection pour des fresques, des toiles, des retables.

 Le musée San Marco à Florence est un ancien couvent dominicain dans lequel Fra Angelico a décoré de fresques les cellules des frères et les couloirs les reliant. Un thème de prédilection est Jésus crucifié répandant son sang sur la terre.

Retable de la déposition de Croix, dans la Cathédrale de Volterra

Retable de la déposition de Croix, dans la Cathédrale de Volterra

 Le chef d’œuvre artistique de la cathédrale de Volterra est un retable représentant le moment où Jésus, mort, est déposé de la croix par ses amis. Bien que représentant une situation violente, l’artiste a donné à la scène une tonalité intime et tendre.

 Dans la merveilleuse chapelle Brancacci à Florence, Filippino Lippi représente à fresque la crucifixion de Saint Pierre, tête en bas.

 Sautant de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance à l’époque actuelle, on ne trouve pas moins de trois musées de la torture à San Giminiano, auxquels s’ajoute un musée de la peine capitale. Comment expliquer cet engouement, que l’on peut juger malsain, pour la souffrance infligée par des êtres humains à d’autres humains ?

 L’âge d’or de l’art Florentin n’a pas été un âge d’or pour les citoyens. Les guerres entre seigneuries affiliées à l’empereur ou au pape faisaient rage. En 1348, la peste décima plus des deux tiers des habitants de Sienne. L’extraordinaire fresque du bon et du mauvais gouvernement réalisée par Ambroggio Lorenzetti dans le Palazzo Púbblico de Sienne illustre une situation où la prospérité pouvait soudain céder à la catastrophe. La fascination pour la Croix s’explique en partie par les souffrances et l’insécurité endurées.

Crucifixion de Saint Pierre (détail), Filippino Lippi, Chapelle Brancacci, Florence

Crucifixion de Saint Pierre (détail), Filippino Lippi, Chapelle Brancacci, Florence

 Mais l’insistance sur le Christ souffrant, à l’opposé du Christ en majesté de l’iconographie byzantine, est aussi en syntonie avec l’émergence de l’homme moderne. Si l’on avait dit aux artistes toscans que « Dieu est mort en Jésus-Christ », ils auraient été sidérés, tant leurs sentiments religieux étaient prégnants. Pourtant, c’est quelque chose de ce genre qui était en gestation : dans la figure du Christ crucifié, malmené, torturé et finalement agonisant, c’est le point extrême de l’incarnation qui est atteint. En d’autres termes, Dieu s’est identifié avec une telle intensité à la figure d’un homme souffrant que celui-ci finit par exister pleinement en tant qu’homme, et non plus en tant qu’avatar de Dieu.

 Ce n’est pas un hasard si c’est à Florence, du treizième au quinzième siècle qu’est apparu un art profane, où chevaliers et belles dames occupent le premier plan et ne sont plus les faire-valoir de saints et de martyrs. La fascination pour le crucifié, c’est aussi la découverte d’un homme moderne qui se suffit à lui-même.