En traversant l’Espagne

Nous avons eu l’occasion de traverser l’Espagne du nord au sud, six ans après l’avoir quittée. Voici quelques impressions de voyage.

 Nous avons vécu en Espagne de 2001 à 2007, à une époque de forte croissance et de solide optimisme. Nous y revenons pour un week-end prolongé en Andalousie et avons choisi de voyager en automobile.

 L’autoroute d’Hendaye à Madrid par Vitoria et Burgos témoigne des investissements qui ont été réalisés. Nous avions souvenir d’une route à quatre voies étroite et en montagnes russes. A force de tunnels et de chaussées élargies, c’est un trajet confortable et sûr que l’on effectue maintenant.

 Nous visitons le quartier où nous avons vécu, près du métro Canillas, au nord-ouest de Madrid. La crise dans laquelle est plongée l’Espagne n’est pas perceptible ici : il n’y a pas de boutiques fermées dans le centre commercial du Palacio de Hielo, et non loin de là un nouveau restaurant, la Gran Pulpería, affiche complet.

 Dans la grande banlieue de Madrid, au sud de Getafe, une ville champignon a été construite non loin de l’autoroute : elle semble démunie de végétation, on nous dit qu’elle est aussi pratiquement vide d’habitants. Plus loin, dans la région de Castilla La Mancha, un terrain a été viabilisé pour une base logistique qui n’a jamais été construite.

 A Nerja, une ville touristique au bord de la mer à 45km de Málaga, nous logeons dans une « urbanización » principalement peuplée de retraités britanniques et gérée avec rigueur et efficacité par d’anciens cadres supérieurs d’entreprises internationales.

 Près de Haro, dans la Rioja, le chef d’une cave vinicole nous dit que la consommation a diminué en Espagne et que les prix sont en baisse. L’entreprise doit compenser la perte de chiffre d’affaires par la recherche de nouveaux marchés à l’exportation.

 Ces observations glanées sur quelques jours sont nécessairement partielles et superficielles. La remarquable conférence organisée à Madrid par Coface Ibérica sur le risque pays m’offre un panorama de la situation de l’Espagne. Le pays compte plus de 6 millions de chômeurs, et un grand nombre de jeunes doivent s’expatrier pour trouver du travail. Le produit national brut devrait chuter cette année comme en 2010 et 2012. Le déficit des finances publiques reste élevé, malgré les hausses d’impôts. Les banques régionales sont plombées par la crise de l’immobilier et les impayés hypothécaires. Il existe pourtant des signaux positifs. La dégradation de la compétitivité du pays pendant les années d’euphorie immobilière est maintenant compensée. Les exportations s’accroissent et la part réalisée vers des pays émergents à croissance rapide s’accroit.

 L’Espagne dispose d’infrastructures ultramodernes et d’entrepreneurs formés aux meilleures écoles de management. De douloureux ajustements sont en cours dans l’économie réelle, qui se traduisent par de brutales pertes d’emploi et de pouvoir d’achat. Ces ajustements remettent dans la course l’agriculture et l’industrie du pays et sont porteurs d’une promesse de croissance. Mais ils affectent particulièrement les jeunes, qui étaient déjà pratiquement exclus du marché immobilier. Les solidarités familiales atteignent leur limite. Il y a un vrai risque de délitement du tissu social, d’autant que la classe politique comme la famille royale elle-même sont minées par des scandales de corruption. Le mouvement des « indignés » n’a pas produit à ce jour d’alternative.

 L’Espagne fonctionne actuellement à deux vitesses, avec une partie branchée sur la dynamique internationale et une autre oisive et déprimée. Laquelle de ces deux Espagne entraînera l’autre ? Une chose est sûre : passer de 27% de chômeurs à 5 ou 7% prendra des années.

Photo « transhumances » : promenade du port de Málaga.