Éperdument

Dans « Éperdument », Pierre Godeau met en scène l’amour impossible d’un directeur de prison et d’une détenue, interprétés par Guillaume Gallienne et Adèle Exarchopoulos.

Jean (Guillaume Gallienne) est un directeur de prison compétent et respecté. Il vit heureux en famille avec sa femme Élise (Stéphanie Cléau), surveillante dans le même établissement, et leur petite fille. Anna (Adèle Exarchopoulos) est incarcérée pour une affaire criminelle sordide et est en attente de son procès.

Anna entreprend de séduire le directeur afin d’obtenir des passe-droits en détention, par exemple un poste très convoité en cuisine. Mais lorsque celui-ci, subjugué par cette jeune femme fascinante, entreprend de la toucher, ce n’est plus le temps de la manipulation. Anna, elle aussi, tremble, rougit, ouvre ses lèvres, est possédée par un désir poignant. Jean perdra tout, sa femme, son emploi, sa respectabilité. Il perdra aussi Anna, à moins que…

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Gallienne et Exarchopoulos interprètent magnifiquement ces rôles d’amants bouleversés, tellement possédés par le désir que plus rien ne compte pour eux que de vivre, ne fût-ce que furtivement, leur amour interdit. Les regards qui s’effleurent, les plaisanteries qui font ricochet, les corps qui s’étreignent… la performance d’acteurs est remarquable.

Il y a pourtant quelque chose qui cloche dans ce film : la prison. Lorsqu’Anna est libérée, elle dit à Jean « je ne suis plus ta prisonnière », ce qui peut s’interpréter au sens propre (elle ne dépend plus de l’autorité de Jean, directeur de la prison) et au sens figuré (je suis libre d’aimer qui je veux). Le problème du film, c’est que la prison y est comme un décor de théâtre, qui ne sert que de cadre au huis-clos.

On trouve dans « Éperdument » quelques éléments du quotidien carcéral : l’absence végétale, les portes qui claquent, la promiscuité, la violence entre détenu(e)s. Mais il manque l’essentiel : le désespoir. Dans le film, le temps se déroule comme dehors : à peine arrivée, Anna obtient un poste en cuisine ; on prépare un défilé de mode auquel assistera la ministre ; il faut préparer le procès ; des permissions de sortie sont accordées. Or, c’est la désintégration du temps qui caractérise la détention. Les détenus ont parfois l’impression que le temps fuit entre leurs mains, qu’ils perdent en vain de belles années ; parfois au contraire, c’est la viscosité de chaque instant qui pèse, l’impression que chaque minute n’en finit pas de finir. « Le temps passe de plus en plus lentement, c’est catastrophique », me disait cette semaine un détenu, tétanisé par le fait de n’avoir pu cantiner son tabac.

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Il y a d’autres invraisemblances dans le film, tels que les jolis pullovers aguichants d’Anna, la classe de littérature française consacrée à Phèdre (alors que les cours en prison sont le plus souvent de niveau élémentaire) ou encore le rôle de surveillante – professeure de dessin d’Élise (les deux rôles sont normalement incompatibles).

Enfin, Pierre Godeau a choisi d’occulter le passé criminel d’Anna pour se concentrer sur son histoire d’amour. Or, un aspect structurant de la détention, c’est la confrontation avec les méfaits que l’on a commis, dans le remords ou dans le déni. Dans le fait divers qui a inspiré le film, la détenue avait servi d’appât pour l’enlèvement d’Ilan Halimi, torturé et assassiné parce que, étant Juif, il était supposé riche. Je ne crois pas que le reproche adressé à Godeau d’avoir minimisé l’horreur du crime soit justifié. En revanche, la place de ce passé terrible dans la conscience d’Anna et dans la manière dont elle se relie aux autres, et à son amant, n’est pas suffisamment présente. Et cela nuit à la crédibilité du film.