Être là

Dans le cadre de la semaine nationale des prisons, le groupe local de concertation prison de Bordeaux a organisé le 29 novembre la projection du film « Être là » de Régis Sauder, suivie d’un débat.

 « Être là » invite le spectateur à partager la vie du Service médico-psychiatrique de la maison d’arrêt des Baumettes à Marseille. Au sein de la prison a été aménagé un espace avec des bureaux pour les psychiatres et les infirmières, un local d’ergothérapie et, à l’étage supérieur, des cellules pour des détenus psychopathes hospitalisé au sein même de la prison.

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Le film est tourné en noir et blanc. La bande son, qui associe le vacarme habituel de la prison (bruits de portes et de clés, hurlements) à une musique qui accentue le côté anxiogène de la détention, pour le détenus comme pour l’équipe de soignants.

 Le titre « Être là » exprime l’objectif d’une équipe unie autour d’un même objectif : faire exister au sein de la détention un espace d’écoute, donner à des détenus écrasés par des problèmes psychologiques apparemment insolubles l’opportunité de, peut-être, rebondir. La responsable de l’équipe est en proie aux doutes, qu’elle partage avec les spectateurs en lisant des pages de son journal personnel. Quittera-t-elle les Baumettes pour travailler à l’extérieur, ou bien restera-t-elle « là », aux côtés de son équipe, dans une tâche qui oblige à chaque instant à se dépasser mais dépasse peut-être aussi les limites de ses forces ?

 Le titre « Être là » est aussi connoté par l’idée de territoire. La prison en elle-même est un territoire confiné, fragmenté lui-même en des territoires fermés à clé : la cellule qu’il faut partager, l’atelier, la cour de promenade… l’hôpital psychiatrique au sein de la prison est présenté comme un territoire partagé entre l’équipe médicale et les surveillants, engagés dans une lutte souterraine permanente pour son contrôle. Dans son journal, la responsable médicale raconte comment un soir, un surveillant lui plaqua deux bises sur les joues avant de s’éloigner. Les surveillants ne serrent pas la main des détenus, souligne-t-elle, mais ils d’arrogent le droit d’abolir la distance avec l’équipe de santé. La polarisation sur le conflit médical / pénitentiaire me semble discutable : ce conflit existe peut-être aux Baumettes, mais peut-on laisser penser qu’il est structurel, alors que les surveillants et leurs responsables sont bien conscients de ce que l’intervention médicale rend la tension au sein de la détention un peu moins insupportable.

 Il y a dans film de Régis Sauder des thèmes qui reviennent avec insistance. L’un est celui de la relation à la mère, d’autant plus souvent évoqué par les détenus malades que le personnel soignant est presque exclusivement féminin. Un autre est le thème de l’interdit, formulé de manière aussi calme et factuel que possible : non, il n’est pas possible de vous donner vos neuroleptiques dès maintenant, avec deux heures d’avance car ce serait mauvais pour votre santé ; non, je ne coucherai jamais avec vous car nous sommes dans une relation professionnelle.

 Le plus beau dans « Être là », ce sont ces visages de femmes, filmés en plan serré, toujours en balance entre empathie personnelle et recul professionnel, et leurs jolis sourires lorsque, tendus par l’entretien thérapeutique dans l’enfer carcéral, elles cueillent comme un fruit inespéré un mot qui prête à rire.

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