Eva dort

Eva dort (en italien Eva Dorme, éditions Arnoldo Montadori 2010) est, selon Francesca Melandri, son auteur, un livre qui parle d’une terre sans patrie et d’une enfant sans père. Il a reçu en France le prix du livre de la revue Elle.

 Le blog Diacritiques m’a donné envie de lire ce livre. Comme le suggère Francesca Melandri, il s’agit de l’histoire d’une famille, les Huber, au sein d’un peuple celui que les Autrichiens appellent le Sud Tyrol et les Italiens le Haut Adige.

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Les Dolomites dans le Sud Tyrol / Haut Adige

 Sud Tyrol ou Haut Adige

 En 1919, le Traité de Versailles attribue à l’Italie un morceau du territoire autrichien, le Sud Tyrol. Il s’agit d’un territoire ethniquement homogène, allemand. Le régime fasciste va tenter de réaliser l’italianisation forcée de ces vallées alpines. Après l’Anschluss, Hitler et Mussolini se mettent d’accord pour offrir aux habitants « l’option » entre rester sur place ou émigrer dans le Grand Reich. Sur place, intimidations et violences s’exercent à l’encontre de ceux qui entendent rester sur leur terre. L’invasion de l’Italie par la Wehrmacht entraîne l’annexion de fait du Sud Tyrol. Ceux qui ont « opté » pour le grand Reich sont envoyés au front de l’est. Lorsqu’ils reviennent au pays après la guerre, ils sont considérés comme apatrides et réputés nazis.

 Pendant une quinzaine d’années après la guerre, une italianisation rampante est menée, grâce en particulier à l’immigration massive de prolétaires du Mezzogiorno. A partir de 1960, un mouvement national apparait. Des actions terroristes sont perpétrées, d’abord par des habitants des vallées soucieux d’attirer le regard de la presse sur la négation de leurs droits nationaux, ensuite par des mouvements radicaux participant de la stratégie de la tension. Dans ce contexte dangereux, un homme, Silvius Mangano, va tenter de faire accepter, à ses compatriotes sud-tyroliens et à Rome, un compromis. Il trouve en Aldo Moro l’homme intelligent et décidé qui sera son partenaire dans la négociation. A partir de 1973, le « Haut Adige » bénéficie d’une large autonomie au sein de la République italienne. La prospérité économique, due au tourisme et en particulier aux stations de sport d’hiver, permet de panser les plaies d’une histoire violente.

 Gerda Huber

 Hermann Huber avait 13 ans lorsque ses deux parents sont morts de la grippe espagnole en 1919. Orphelin, exploité comme ouvrier agricole, c’est un homme dur, qui jouera la carte de « l’option » et pratiquera la terreur contre ceux qui ont décidé de ne pas partir pour l’Allemagne. Revenu dans sa vallée, il transmettra à son fils aîné Peter le feu glacé de la révolte ; Peter mourra en 1966 de l’explosion de la bombe qu’il destinait à une patrouille de carabiniers. « Pendant qu’on descendait le cercueil de son fils dans le caveau, la nudité de la douleur d’Hermann était presque obscène, écrit Melandri. Ses yeux semblaient des organes génitaux dans une photo porno : crus et impersonnels, pur viande vivante. »

 Le second enfant nait en 1945. Elle s’appelle Gerda. Adolescente puis jeune adulte, elle est d’une beauté fascinante. Sa fille Eva dira d’elle « Gerda Huber a sué toute la vie entre fourneaux et hachoirs, moi je m’habille en Armani et j’organise des événements mondains ; et pourtant celle des deux qui semble une reine, c’est elle. » A l’âge de seize ans, elle est recrutée au bas de l’échelle dans un restaurant. A force de curiosité et de  travail, elle se fera remarquer par le chef, et finira par lui succéder.

 D’une histoire fugace avec le fils d’un homme d’affaires de la vallée, Gerda restera enceinte. Sa mère mourra d’une attaque cardiaque en apprenant que sa fille est mère célibataire ; son père la reniera. Eva sera confiée, pendant dix mois de l’année, à une famille de la vallée pendant que sa mère travaille dans le restaurant.

 

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Un carabinier calabrais

 Gerda tombe amoureuse de Vito, un carabinier calabrais qui est depuis trois ans en poste dans le Haut Adige. Et Vito a le coup de foudre : « elle est trop belle pour moi, pensa-t-il. Non pas belle comme toute jeune fille en bonne santé, avec le corps bien fait et le visage sans défaut. Belle à provoquer de la douleur, à en avoir la nostalgie même en l’ayant là devant soi, belle à vouloir la tenir dans le creux des bras et de ne permettre à personne de lui faire du mal ».

 Vito se pose en père pour Eva. « Eva, obéis à ta mère tout de suite, avait-il dit d’une voix non pas dure, mais qui n’admettait pas de réplique. Eva leva le regard de son dessin et fixa Vito avec les yeux écarquillés. Il était en train de la réprimander ! (…) Eva se mit debout et retira ses crayons de la table, les yeux baissés. Elle boudait, oui, mais seulement pour ne pas montrer combien elle était heureuse ». L’histoire d’amour de Vito et Eva ne dure que deux ans. Les obstacles s’accumulent à leur mariage, en commençant par l’opposition de la mère de Vito à ce qu’elle épouse une fille déshonorée.

 Le roman est écrit du point de vue d’Eva. Son titre se réfère au poème « le Paradis perdu » de Milton, dans lequel l’Archange Michel révèle à Adam les secrets du monde à venir. Mais Ève étant une femme, elle ne doit pas entendre : c’est pourquoi l’Archange lui donne un somnifère. En revanche, Eva Huber cherche à comprendre.

 Eva remonte le temps

 Eva a maintenant une quarantaine d’années. Vito lui a demandé au téléphone de venir à son chevet en Calabre car il est mourant. En ce week-end de Pâques les avions sont pleins. C’est donc en train qu’Eva parcourt les 1397km qui séparent sa vallée dans le Haut Adige du village de Vito. Ce faisant, elle remonte le temps. Que s’est-il passé entre Gerda et Vito ? Pourquoi a-t-elle perdu son père d’adoption quand elle avait 13 ans, si peu de temps après qu’il fut entré dans sa vie ?

 La saga des Huber racontée par Francesca Melandri m’a passionné, comme l’avaient fait d’autres romans mêlant la grande histoire et celle, intime, d’une famille. Je pense en particulier au Chapeau plein de cerises d’Oriana Fallaci ainsi qu’à Equateur et Rio das Flores de Miguel Sousa Tavares. L’intrigue est bien menée : on se demande jusqu’au bout pourquoi Vito a appelé à son chevet non Gerda, mais sa fille Eva.

 Il y a aussi dans le livre des passages magnifiques.

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La viande est comme une amante éteinte

 Celui où le bedeau de l’église prend la parole pendant les obsèques d’Ulli, un cousin d’Eva qui s’est suicidé à la suite de persécutions homophobes. Le bedeau, devenu âgé, prend les paroissiens à témoin du drame qu’il a vécu à ne pouvoir se faire reconnaître lui-même comme homosexuel.

 Celui où le vieux Herr Neumann, le chef boucher devenu infirme enseigne l’art et le secret de son métier à son apprentie Gerda. Ils sont dans sa chambre minuscule. Tout est dans la découpe de la viande, dit-il. « Lorsqu’on la prend du bon côté – Herr Neumann regardait Gerda, ses lèvres, la courbe du sein qui pressait le tablier tâché de sang, la rondeur du postérieur qui creusait un trou dans le matelas et qui, presque, lui affleurait la jambe  malade – la viande est comme une amante éteinte : elle se dissout, elle se fait fragile et tendre, elle offre ses sucs ».

 Celui où Eva, en route pour la Calabre, s’arrête à la gare Termini de Rome et assiste la messe de Pâques dans une sorte d’église-garage, probablement l’église la plus laide de Rome. « Debout devant l’hôtel il y a un prêtre maigre, pas jeune. Sa face semble celle d’une fourmi : large en haut, étroite en bas, les yeux déjà grands rendus énormes des lentilles épaisses d’hypermétrope. Ses mains ont des doigts très longs et il porte des grosses chaussures dont la semelle de caoutchouc grince à chaque pas. Et au beau milieu de l’auditoire, il parle avec grande passion. Son auditoire : beaucoup de femmes, philippines, sud-américaines, polonaises – vieillards seuls, sans abri, quelques voyageurs avec leurs valises posées le long du mur, marchands ambulants africains. »

 C’est moi qui lui dirai, à Eva

 Celui de la scène de rupture entre Gerda et Vito. Gerda dit à Vito qu’elle ne veut plus vivre avec lui. « Vito n’aurait pas imaginé que la regarder dans les yeux lui aurait été si difficile ; Et Gerda sut qu’elle avait fait la seule chose qu’elle pouvait et devait faire quand lui ne dit pas non, mon amour, lumière de ma vie, je t’aime, nous dépasserons cette difficulté et toutes les autres que nous rencontrerons dans notre longue vie ensemble, ne me laisse pas et moi je ne te laisserai jamais. Mais il dit au contraire : « mais c’est moi qui lui dirai, à Eva ».

 Et puis ce récit du voyage en train. « J’imagine deux voyageurs (…) L’un des deux regarde l’Italie qui défile devant la fenêtre à sa droite, l’autre à celui à sa gauche. Ce sont deux mondes. A la droite du train, le promontoire de Gaète émerge comme une tête de cétacé mythologique des eaux de la Méditerranée. Vers le scintillement de la mer descendent les oliveraies et les champs d’agrumes, des champs jaunes, fuchsia et rouges. Couleurs d’abondance, généreuses, de bonne vie. A la gauche, au contraire, vers ‘l’intérieur des terres, les montagnes défilent rugueuses et dures, menaçantes. Même si elles sont plus basses, elles intimident presque comme nos glaciers. (…) Quel pays solaire, fertile, joyeux, dit le premier voyageur. Comme il est désolé, dur, hostile, dit le second. Quand les deux se raconteront ce qu’ils ont vu, nul ne croira qu’ils sont parcouru le même morceau d’Italie. »

 Francesca Melandri a écrit un livre magnifique qui célèbre la réconciliation entre les peuples, et aussi au sein de familles déchirées.

Francesca Melandri

Francesca Melandri