Frères migrants

Dans son essai « Frères migrants » (Seuil 2017), Patrick Chamoiseau plaide pour un nouveau regard sur les migrants, au nom d’une « mondialité » opposée à la mondialisation néo-libérale.

Il y a un paradoxe dans le rejet de l’immigration par de vastes secteurs de l’opinion en Europe. « Les États-nations d’Europe (…) qui ont tant migré, tant brisé de frontières, tant conquis, dominé, et qui dominent encore, veulent enchouker à résidence misères terreurs et pauvretés humaines. Ils prétendent que le monde d’au-delà de leurs seules frontières n’a rien à voir avec leur monde. »

C’est qu’en réalité, la mondialisation néo-libérale d’aujourd’hui est dans le droit fil de la barbarie coloniale. « Les barbaries anciennes, récapitulées toutes dans la virulence des colonisations, avaient créé des « anti-monde » où l’on pouvait à loisir, en bonne conscience et toute impunité, et illusoire non-contamination, terrifier, dominer, exploiter, massacrer, et en finale hisser le déshumain jusqu’à l’institution. » La barbarie d’aujourd’hui s’accommode de la libre circulation des biens, des services et des investissements, mais construit des murs pour se préserver de celle des humains. Elle « ferme portes et fenêtres », elle « se pose en puissance absolue, verticale, intégratrice et assimilationniste ».

Monument aux migrants à Otrante (Pouilles, Italie)

Les migrants se heurtent de plein fouet à cette barbarie. « Ils s’accrochent au ventre des avions, aux essieux de camions. La Syrie se réfugie dans le convoi des containers et, dans tous les coins du monde, avec ou sans raison, des files humaines traversent les neiges, les rocailles, les déserts, les tempêtes, se déchiquettent contre des barbelés, assaillent des murs et des grillages, s’entassent jusqu’à toucher le ciel, excaver des enfers. » Ils ont un courage inouï. « Ce que vivent les migrants relève d’une seule aventure, très ancienne, qui continue encore : notre aventure humaine. » « Ils ont vu pleurer ceux qui les secouraient, ont vu aussi des yeux de glace. Ils ont de fait connu une autre manière de vivre et d’habiter le monde. »

Les migrants sont nos frères ! Ils nous ouvrent les yeux sur l’exigence d’une « mondialité » opposée à la mondialisation qui laisse les individus seuls. Une mondialité qui met en relation, qui permet le surgissement de l’humain. « La mondialité, c’est l’inattendu humain, poétiquement humain. »

Malheur à la nation qui se barricade, car elle renonce aux « ardeurs qui toujours ont présidé à sa naissance. Ces rencontres, ces contacts, ces emprunts, ces inter-rétro-actions dont elle a fait histoire densité et triomphe. »

L’avenir appartient aux nations qui sauront accueillir. « L’accueil est un réflexe, un immédiat (…) Dans l’accueil, on recueille, puis on va au-delà : on prend soin, on s’emmêle l’un à l’autre, on s’enveloppe d’un espace partagé. Quand l’accueil s’anticipe, se rumine, se construit, s’organise, il devient une hospitalité, une culture établie de la vie qui veut rester vivante en pleine et haute conscience de l’Autre. »

L’essai de Patrick Chamoiseau se termine par une « déclaration des poètes », rédigée par des poètes de plusieurs pays en décembre 2016. Je retiens, parmi les seize points de la déclaration, celle-ci : « Les poètes déclarent que, quelles que soient les circonstances, un enfant ne saurait naître en dehors de l’enfance. »

Et enfin : « J’ai aimé cette formule de je ne sais plus quelle manifestation : « D’ailleurs, nous sommes d’ici ! » Elle chante en moi depuis longtemps. »