Fritz Bauer, un héros allemand

Arte TV a récemment diffusé un film de Lars Kraume : « Fritz Bauer, un héros allemand » (2016).

Le titre original, « Der Staat gegen Fritz Bauer » (l’État contre Fritz Bauer) exprime mieux que la transposition française le propos du film : il s’agit de l’opposition frontale entre un procureur décidé à traduire en justice des criminels nazis et un appareil d’État résolu à mettre sous le tapis des affaires embarrassantes.

Fritz Bauer (1903 – 1968), Juif et socialiste, s’était exilé dans en Scandinavie sous la terreur nazie. De retour en Allemagne après la guerre, devenu procureur de la République fédérale à Francfort, il se fixa pour objectif de poursuivre les criminels nazis et d’obliger ses concitoyens à un examen de conscience. Le problème était que l’appareil d’État était encore peuplé d’une quantité de personnes qui avaient exercé des responsabilités sous le troisième Reich.

Konrad Adenauer lui-même était entouré par des personnages au passé compromettant. Mais dans le contexte de la guerre froide à la fin des années cinquante, il était hors de question de le déstabiliser. Fritz Bauer fut l’objet de campagnes de dénigrement (un Juif animé par un esprit de vengeance), de désinformations massives, d’une surveillance continue. Il disait volontiers qu’hors de son bureau, il entrait en territoire ennemi.

Le film de Lars Kraume se focalise sur la chasse à Adolf Eichman, l’organisateur de la logistique de la Shoah. Fritz Bauer (interprété de manière magistrale par Burghart Klaufner) en fait une affaire personnelle. Son objectif est de le juger à Francfort, de manière à obliger ses concitoyens à ouvrir les yeux sur leur passé, passage obligé pour tourner la page.

Fritz Bauer se heurte à l’hostilité de ses propres collaborateurs, à l’exception de l’un d’entre eux, Karl Angerman (Ronald Zehrfeld). Il existe entre eux un lien fort : l’un et l’autre ont un penchant homosexuel, alors que l’homosexualité est criminalisée. Bauer et Angerman apprennent qu’Eichman est en Argentine et qu’il a accordé des interviews dans lesquelles il n’avoue qu’une faute : n’avoir pas su exécuter totalement la tâche que lui avait assignée le Führer, liquider dix millions et demi de Juifs européens.

Bauer comprend vite que s’il partage les informations qu’il détient avec les services allemands, Eichman sera prévenu et aura le temps de refaire sa vie ailleurs. Il se résout à recourir au Mossad, le service secret israélien. C’est lui qui, en 1960, enlèvera Eichman à Buenos Aires.

Bauer vit sous la menace d’un procès en haute trahison, puisqu’il a pactisé avec une puissance étrangère ; Angerman, quant à lui, est menacé de voir sa vie de famille et de travail brisée par la révélation d’une relation avec un transsexuel. Les deux hommes décident pourtant d’aller de l’avant, quels que soient les risques encourus. En ce sens, ils sont en effet les héros allemands que célèbre le titre français du film.

Lars Kraume a réalisé un excellent film, à la fois par l’évocation juste de l’Allemagne fédérale quinze ans après la défaite, par la rigueur dans le développement de l’intrigue et un jeu d’acteurs remarquable.