Goya et la modernité

La Pinacothèque de Paris présente jusqu’au 16 mars une exposition intitulée « Goya et la modernité ».

 En quoi Francisco de Goya marque-t-il une rupture dans la peinture européenne ? Comment peut-on dire qu’il est l’un des premiers peintres « modernes » ?

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Il a vécu de 1746 à 1828 à une époque charnière, marquée par l’esprit des Lumières, la révolution française, l’invasion de la Péninsule Ibérique par les armées napoléoniennes suivie de la restauration à la fois des Bourbons et de l’Inquisition. Ce qui fait de Goya un témoin à part de cette époque troublée, c’est son positionnement « dedans – dehors » par rapport aux institutions. Peintre d’église, ses tableaux et ses fresques sont souvent rejetés par ses commanditaires. L’exposition à la Pinacothèque présente un Jésus à Gethsémani d’une humanité si souffrante qu’elle peut faire douter de sa divinité.

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 Peintre de cour, ses portraits de la famille royale et de l’aristocratie sont si réalistes qu’ils dépouillent les puissants de toute grâce. Ils apparaissent moches, engoncés dans leurs habits d’apparat, la mine presque stupide.

 Jusqu’au bout, Goya, libéral reconnu, restera dépendant d’un régime qu’il désapprouvait. Il demandera au roi d’autorisation de voyager en France, reviendra à Madrid négocier sa pension et s’établira à Bordeaux jusqu’à sa mort. A la fois « dedans » et « dehors », Goya fut dans la continuité de ses prédécesseurs et aussi complètement novateur.

 La plupart des œuvres exposées à la Pinacothèque sont des eaux-fortes gravées. Les plus connues sont les Désastres de la Guerre, réalisées entre 1810 et 1815. Les Caprices ont été édités en 1799, et retirés de la vente par Goya lui-même en raison du scandale que le livre provoquait. Enfin, « Los Disparates » (les sottises), dessinés en 1815 mais jamais édités du vivant du peintre, représentent son œuvre la plus délirante et onirique.

 Les œuvres gravées de Goya sont souvent d’une cruauté et d’une violence inouïes. On sent à la fois l’influence des horreurs vues pendant la guerre napoléonienne et le désespoir du peintre d’avoir perdu l’ouïe en 1793. Dans ses dessins, on torture, on viole, on pend et on équarrit. Les instituteurs et les prêtres prennent la forme d’ânes. D’abominables vieilles encouragent leurs filles à se prostituer. Dans une atmosphère de fin du monde, les humains ont la tête d’animaux monstrueux et des animaux le corps d’humains déformés par l’âge, la disette ou la maladie.

 Âmes sensibles s’abstenir… Mais on sent bien Guernica pointer dans les Désastres de la Guerre et le surréalisme dans les Disparates. Le cri des artistes face aux souffrances insupportables du vingtième siècle sont déjà en germe dans l’œuvre d’un artiste qui a fini sa vie au début du siècle précédent.

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L’univers onirique et délirant de Goya