Hikikomoris : les reclus volontaires ?

Dans le cadre de la série « le monde en face », France 5 a récemment diffusé un documentaire de Michaëlle Gasnet : « Hikikomori, les reclus volontaires ? »

 Le mot « hikikomori » est japonais. Il désigne des personnes qui se retirent de la société, se confinant chez eux. Le phénomène est analysé au Japon depuis plus de trente ans. La pression familiale et sociale pour la réussite est telle qu’un grand nombre de jeunes se réfugient dans leur bulle. Coupés du monde et de ses agressions, dans cette clôture ils trouvent d’abord du réconfort. Puis elle agit comme une drogue et les mine de l’intérieur.

 La chambre, dit l’anthropologue Cristina Figueiredo, participante au débat animé par Marina Carrère d’Encausse après la diffusion du documentaire, « représente un retour à l’utérus, au foyer rassurant ».

 La séquestration de soi-même, d’abord choisie, devient une prison dont les murs se font de plus en plus épais. Au Japon, on désigne par hikikomori une personne qui reste à la maison quasiment sans sortir pendant plus de six mois.

Peinture d’Aël

Le phénomène touche d’abord des adolescents de sexe masculin qui reculent devant les exigences du monde adulte et se mettent en retrait. Certains passent ainsi reclus des années, voire des dizaines d’années, parfois jusqu’à une mort solitaire. Dans le reportage de Michaëlle Gasnet, une équipe de nettoyeurs pénètre dans un appartement dans un état de désordre et de saleté indescriptible, dont le cadavre de l’occupant a été retrouvé plusieurs mois après son décès : il avait 58 ans et aucun lien avec quiconque.

 Le documentaire suit trois hikikomoris français. Raphaël vit la nuit et dort la journée, sans presque jamais sortir de sa chambre. L’angoisse de ses parents, rongés par la culpabilité et l’impuissance, est palpable. Lucas a été hospitalisé sous contrainte à la demande de ses parents. Ceux-ci espèrent que la distance ainsi créée lui permettra d’embrayer de nouveau sur la vie réelle. Aël vit reclus dans la cabane de jardin de la maison de son père depuis 14 ans. Il dessine et peint. Il a créé un site où des Hikikomori comme lui peuvent se raconter et échanger leurs expériences.

Hikikomori jamponais

An centre du documentaire se trouve Marie-Jeanne Guedj, psychiatre à l’hôpital Sainte Anne à Paris. Elle tente d’aider des jeunes qui se sont coupés du monde, propose à leurs parents un groupe de parole, anime des recherches avec des spécialistes de plusieurs pays du monde et voyage fréquemment au Japon.

 Pour le visiteur de prison que je suis, la réflexion sur l’enfermement que propose le film de Michaëlle Gasnet est stimulante. Comme le suggère son titre, les hikikomoris sont-ils vraiment des reclus volontaires ? S’ils « choisissent » de se retrancher de la société, ce choix ne s’opère pas entre plusieurs options, mais se présente à eux comme l’unique option pour sauver sa peau. Paradoxalement, c’est en privant Lucas de sa liberté et en le détenant dans un hôpital fermé qu’on lui offre l’opportunité, peu à peu, de prendre le risque d’entrer en relation.

 En prison, les personnes détenues subissent souvent une double incarcération : celle que leur imposent les murs physiques qui les empêchent de jouir de la liberté d’aller et de venir ; celle aussi qu’elles subissent du fait des murs symboliques que dressent autour d’eux les expériences traumatiques de l’enfance et le passage raté de l’adolescence à l’âge adulte. Combien d’hikikomoris clandestins abritent les prisons de la République ?