Indignados

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Le Mouvement du 15 Mai en Espagne gagne en jour en jour plus d’écho.

Dimanche 22 mai est jour d’élections locales en Espagne. Les manifestations politiques sont interdites à la veille d’élections, et pour cette raison, l’occupation de places au cœur des villes commencée il y a une semaine est illégale. Mais, comme celle de la Place Tahrir en Egypte, aucune force ne peut y mettre fin, et le Gouvernement Zapatero a sagement décidé de ne pas réprimer.

Les manifestants de la Puerta del Sol à Madrid et dans d’autres villes se disent « indignados », indignés. Le livre de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! » s’est vendu en France à plus d’un million d’exemplaires. C’est en Espagne qu’il est en train de se transformer en un puissant mouvement social.

A l’origine du mouvement, en décembre dernier, un jeune avocat de 26 ans, Fabio Cántara, s’inspira de ce qui s’était passé en Islande. A partir d’octobre 2008, Hödur Torfason avait tenu un meeting chaque samedi devant le parlement de Reykjavik. Il réclamait d’inculpation des banquiers qui avaient causé la banqueroute du pays, une réforme constitutionnelle, la liberté du journalisme d’investigation et le soutien à Wikileaks. Le mouvement qu’il déclencha conduisit à la dissolution du Parlement, à un processus de réforme de la Constitution, au « non » au referendum sur le plan de paiement par les contribuables islandais des sommes dues par les banques aux déposants du Royaume Uni. Sur une base similaire, Cántara et des amis fondèrent en décembre dernier « Democracia Real Ya » (démocratie réelle maintenant). Ils demandaient pour l’Espagne une représentation politique proportionnelle, l’exclusion de la vie politique des corrompus, une vraie liberté de la presse.

Le noyau initial, relayé par Facebook et Twitter, fédère peu à peu des associations de chômeurs, de personnes concernées par les prêts hypothécaires, ainsi que des mouvements citoyens connus comme Oxfam et Attac. Il est encouragé par les mouvements démocratiques en Tunisie et en Egypte. Il organise la manifestation du 15 mai jusqu’à la Puerta del Sol à Madrid et dans plusieurs autres villes espagnoles : en tout, plus de 80.000 participants, un succès inespéré ! Deux jours plus tard, le 17 mai, c’est une foule immense qui occupe la Puerta del Sol et, sous la statue équestre de Carlos III, installe des bivouacs. La police les déloge une nuit, mais le mouvement ne cesse de grossir et devient indélogeable.

Dimanche 22 mai, il se passe quelque chose d’étrange en Espagne : les élections régionales et locales se déroulent dans la normalité, alors que, selon le caricaturiste El Roto, « les jeunes descendirent dans la rue et tout à coup les partis vieillirent ». La classe politique semble déconnectée des « millions de sans-emploi, chômeurs de longue durée, endettés en prêts immobiliers au bord de la faillite, ceux qui craignent l’arrivée d’une facture, personnes touchées par les coupes budgétaires, citoyens indignés par le marketing électoral », selon les mots d’un bel article de Joseba Elola le 21 mai.

Ce qui se passe Puerta del Sol est une magnifique illustration du dynamisme de l’Espagne aujourd’hui. « #spanishrevolution », la « révolution espagnole » sur Twitter, est menée par des jeunes qui développent des formes d’organisation horizontales appuyées sur les réseaux sociaux et des agoras non virtuelles au cœur des villes. Un manifeste, l’équivalent des cahiers de doléance de 1789, est en cours d’élaboration. On parle de changer la loi électorale, d’abroger la loi sur le déchargement de fichiers sur Internet, de donner un répit aux endettés hypothécaires, d’obliger les administrations publiques à payer leurs fournisseurs PME en temps et en heure, de changer la façon dont l’université s’adapte aux normes européennes de Bologne.

Pour l’heure, la Republica del Sol est porteuse de formidables sensations de solidarité, d’invention, de libération de la fatalité. Constituera-t-elle seulement une soupape de sécurité momentanée face aux frustrations provoquées par l’absence de perspectives dans une société où le chômage des jeunes dépasse 40% ? Maintiendra-t-elle le cap de la non-violence ? La « réflexion » que les manifestants sont fiers d’exhiber se transformera-t-elle en action ? Sera-t-elle capable d’entraîner des changements profonds au Parlement et dans les entreprises ? Les prochains jours et les prochains mois s’annoncent passionnants.

Les informations synthétisées dans cet article sont de El País, ainsi que la photo (manifestation d’indignés à Bilbao).