Indiscrétion

Tableau d’Edward Hopper

Les quais du tramway sont noirs de monde. Une femme parle à son téléphone portable si fort que chacun profite involontairement de sa conversation. « Mon ex-mari a rendez-vous avec ma sœur cet après-midi. Elle me vole mon mari. Ils n’ont rien à faire ensemble, elle a 57 ans, il en a 31. Il passe ses après-midi à coucher avec des femmes au lieu de chercher du travail ». Gonflée d’indignation, sa voix se fait de plus en plus sonore.

 Les participants involontaires à ce déballage intime commentent entre eux à mi-voix. Quelqu’un s’exclame tout haut : « c’est du joli tout ça ! ». Un autre apprécie les performances du mari volage : « quel homme ! » L’indiscrète n’entend pas, ou fait mine de ne pas entendre malgré les rires d’un public rendu coquin par un rayon de soleil annonciateur du printemps.

 Tous les après-midis, Sophie Davant anime sur France 2 une émission intitulée « toute une histoire », qui exploite un filon découvert avant elle par Ménie Grégoire et Jean-Luc Delarue. Des gens blessés par la vie viennent exposer au grand jour leurs problèmes, guidés avec doigté par l’animatrice, conseillés par des psychologues et applaudis par un public choisi.

 Dans son livre « Surfer la vie », Joël de Rosnay évoque les « naturistes du web », ces internautes qui ne cherchent pas à se protéger et choisissent de se rendre totalement transparents.

 De mon côté, je me sens voyeur sans l’avoir choisi, coupable d’une indiscrétion que je n’ai pas commise. La dame délaissée, les victimes de « toute une histoire » et les naturistes du web me gênent.