Isabelle du désert

« Isabelle du désert », la monumentale biographie d’Isabelle Eberhardt par Edmonde Charles-Roux, rend hommage à une personnalité hors du commun, dont l’errance était la ligne de vie.

« Transhumances » a récemment consacré un article à un recueil de nouvelles d’Isabelle Eberhardt publié sous le titre de « Amours nomades ». C’est au destin exceptionnel d’Isabelle, morte en 1904 à l’âge de 27 ans  d’une inondation à Aïn Sefra (en Algérie, près de la frontière du Maroc) que s’est attachée Edmonde Charles-Roux dans deux livres, « un désir d’orient » (1988) et « nomade j’étais » (1995). Ils furent réunis en 2003 sous le titre « Isabelle du désert ».

Il s’agit d’une œuvre monumentale : 1 400 pages, 1 500 notes de bas de page. C’est que l’auteure n’a rien négligé de l’imposante documentation disponible : les lettres envoyées et reçues par Isabelle en français et en russe (à l’époque, on les gardait comme un trésor), les œuvres qu’elle a écrites (en particulier son journal, « les journaliers ») et un nombre impressionnant de rapports de police rédigés quand, adolescente, elle vivait à Genève, puis, adulte, en Algérie.

Isabelle Eberhardt par Claire Tabouret

Un enfant illégitime

La première partie du livre raconte l’enfance et l’adolescence d’Isabelle. Sa mère avait épousé un général russe proche du Tsar. La santé d’un de ses enfants étant fragile, le médecin de famille avait prescrit un séjour en Suisse. Le mari était décédé, la veuve était tombée amoureuse du précepteur, et de leur amour naquit en 1877 un enfant illégitime : Isabelle. « Faute de père légitime, écrivit-elle », je n’ai pas non plus d’ancêtre. Quelle liberté ! »

C’était une manière de positiver un sentiment d’exclusion qui explique la vie d’errance que choisit Isabelle. Mais ce sentiment fut d’abord une souffrance : celle de vivre recluse dans une grande maison en permanence surveillée par la police genevoise, attentive aux menées de l’émigration russe ; celle d’être écartelée entre les cultures russe et occidentale, entre tradition et idées libérales ; celle de voir sa sœur épouser un homme en conflit ouvert avec la famille, deux frères fuguer et s’engager dans la légion étrangère en Algérie et un autre se donner la mort.

Isabelle était petite, elle avait un front bombé, des pommettes saillantes, des yeux noirs bridés, le nez épaté, des cheveux roux. Elle parlait plusieurs langues avec une voix nasillarde, mais lentement, comme si elle cherchait ses mots. À l’âge de dix-huit ou vingt ans, « elle n’était pas exactement belle, elle était mieux que ça », écrit Edmonde Charles-Roux. C’était « une vraie demoiselle dont le physique singulier inspirait des sentiments violents aux jeunes gens qu’elle fréquentait ». Quelques années plus tard, « toute séduction en elle avait disparu. L’alcool la ravageait. Sa voix était devenue rauque ; elle n’avait plus de dents et elle se rasait la tête comme un Musulman. »

Chameliers dans le désert, 1896

Les langues, frontières traversées

Adolescente, Isabelle Eberhardt s’était lancée à corps perdu dans la lecture et l’apprentissage des langues, dont l’arabe et le turc. « Apprendre une autre puis une autre langue étrangère, comme autant de frontières traversées, c’était encore une façon de se libérer. » À l’âge de 20 ans, elle émigre avec sa mère à Annaba, en Algérie et se convertit à l’Islam : sa mère meurt en terre algérienne et est enterrée selon le rite musulman.

La passion d’Isabelle est le désert. Elle reçoit de l’argent d’une famille d’extrême droite antisémite qui souhaite, par son truchement, établir des liens avec des tribus. Ceci la rend suspecte à l’administration coloniale. Elle adhère à une confrérie musulmane, et manque de perdre la vie dans un attentat perpétré par une confrérie rivale. Elle est expulsée d’Algérie et vit à Marseille dans le dénuement le plus complet.

Isabelle s’était toujours voulue sans attache. Ses amours, parfois passionnées, ne pouvaient être que passagères. Elle rencontra toutefois l’homme de sa vie, Slimène Ehnni, un soldat de l’armée française. Elle l’épousa et obtint par mariage la nationalité française, ce qui lui permit de revenir en Algérie.

Mosquée de Tunis, 1896

Une réfractaire

Dans les derniers mois de sa vie, en 1903 et 1904, Isabelle était devenue une journaliste reconnue. Elle se lia d’amitié avec Lyautey, qui commandait le poste d’Aïn Sefra. Il dira d’elle, après sa mort : « elle était ce qui m’attire le plus au monde : une réfractaire. »

Ce qui rend ce personnage si attachant, c’est le réseau dense de contradictions qui l’habitait et la faisait sans cesse choisir la fuite en avant. Bien que profondément solitaire, elle ne portait son attention qu’aux personnes : « les gens, rien que les gens. Les autres dans le cadre de leur vie. Passion des autres », écrit Charles-Roux. Et de préférence « les sans-attaches, les hors-la-loi, les opprimés. À travers eux, elle découvrait une sorte de non-pays ». « Elle vécut expatriée, dérangeante et partageant tout avec eux. Elle partagea les duretés de leur vie, leur pauvreté, la saleté, la poussière, les dangers, leur goût des grands espaces, leur paresse, leurs excès, le kif, le haschich, les plaisirs défendus, l’alcool, l’épuisement, la maladie. »

Isabelle était une femme qui savait se rendre séduisante. Mais elle se vêtait volontiers en homme européen ou en bédouin. Voici comment son mari, Slimène Ehnni, parlait d’elle : « « je vous présente Si Mahmoud Saâdi. C’est là son nom de guerre ; en réalité, il s’agit de Madame Ehnni, ma femme. »

Isabelle Eberhardt à l’hôpital, soignée pour une crise de malaria

Fascination pour l’Islam

Un mot encore sur la fascination d’Isabelle pour l’Islam. Elle aimait les Arabes pour leurs qualités, et en particulier l’hospitalité : « pour un Arabe, quelque pauvre qu’il soit, l’hospitalité n’est pas un devoir religieux rempli de mauvaise grâce, c’est une foi, un honneur, et l’arrivée d’un hôte est toujours considérée comme un événement heureux. » Elle aimait « les grands rassemblements dans la paix des sables. »

La croyance en un Dieu unique apaisait ses propres contradictions : « Je n’étais plus seule en face de la splendeur triste des mondes… J’allai les yeux baignés de larmes extatiques me prosterner devant l’éternel ». Ou encore : « Je m’engage à observer les lois divines et brillantes, à accomplir tout ce qu’il lui plaira, en le remerciant à l’avance des malheurs dont il m’accablera. »

« Se donner à l’errance n’est pas si facile, lit-on dans Isabelle du désert. Il faut n’avoir peur de rien pour se laisser emporter. » J’ai été enthousiasmé par ce livre.

Edmonde Charles-Roux en 1950