Jésus parmi les ruines

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Le quotidien El País a publié le jour de Pâques une belle chronique de Mario Vargas Llosa intitulée « Jésus entre les ruines ». Il évoque la désolation dans les jours qui suivirent le tremblement de terre a Haïti, l’incroyable résilience de la population dans son insatiable soif de vivre, et la crainte que, une fois le cataclysme oublié, tout redevienne comme avant. Voici quelques extraits traduits. La version complète en espagnol est à l’adresse suivante : http://www.elpais.com/articulo/opinion/Jesus/ruinas/

« Il émergea des ruines du Palais Législatif de Port aux Princes comme une apparition. C’était un chevalier d’ébène, droit et impeccable, une présence invraisemblable dans ce midi de chaleur torrentielle, avec son costume bleu si bien repassé, son gilet, sa cravate colorée, ses gants épais noirs de cuir et de laine, son chapeau de feutre, son bâton avec un globe terrestre à la paume, son épée flamboyante au côté droit et sa dague sarrasine au côté gauche. Au milieu du nuage de poussière, ses chaussures luisaient comme un miroir.

Je suis Jésus de Nazareth, nous dit-il en parfait français, sans le mêler avec un mot de créole. J’ai ressuscité trois fois. La première, vous la connaissez. La seconde, pour l’indépendance de Haïti. Voici la troisième. J’étais assis à la droite du Père et Il m’a ordonné de revenir, avec une mission.

Je n’ai pas la moindre sympathie pour les saints, les fous mystiques et les apparitions. Mais après avoir passé cinq heures entre les catastrophes et les dévastations de la capitale haïtienne, cette figure cérémonieuse et profonde m’inspira respect et gratitude, car elle paraissait donner sens, dignité et transcendance au cataclysme, au chaos et à l’absurdité qui nous entourait.

(…) Elle est inoubliable, l’image de Cristina, petite fille de sept ou huit ans qui fut extraite d’une montagne de décombres six jours après le tremblement de terre, avec une jambe gangrenée dont il fallut l’amputer. Appuyée sur sa canne elle saute et elle joue, morte de rire, comme si elle vivait dans le meilleur des mondes. Voici, avec Jésus de Nazareth, un autre habitant d’Haïti qui ne se laisse pas défaire. »

(Photo : séisme en Haïti, The Guardian)