Journal d’un écrivain en pyjama

Dany Laferrière, écrivain canadien né en Haïti, vient d’être reçu à l’Académie Française. Dans « Journal d’un écrivain en pyjama », il prodigue 182 conseils aux aspirants romanciers.

 Exilé politique au Canada sous la dictature des « Tontons Macoutes », Dany Laferrière tira le diable par la queue de petit boulot en petit boulot avant de connaître le succès avec son premier roman, « comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer ». Dans « Journal d’un écrivain en pyjama » (Grasset, 2013), il tente de faire comprendre le métier d’écrivain à des jeunes tentés par l’écriture.

 

Dany Laferrière avec Jean d'Ormesson à l'Académie Française

Dany Laferrière avec Jean d’Ormesson à l’Académie Française

C’est d’un vrai métier qu’il s’agit en effet. « Faut-il croire que le pyjama est un habit de travail comme les autres ? » demande-t-il. Il présente l’écrivain comme un ouvrier rivé à sa machine (à écrire). Il explique que son objectif est de produire un roman bien cousu, à la manière d’une couturière qui joint finement les pièces d’un costume. Le carnet est à l’écrivain ce que le marteau est au menuisier, son outil de travail : « on doit l’avoir toujours sur soi pour noter de petites scènes, une anecdote, un dialogue amusant ou une description de paysage. Il y a des réactions qui ne vous viendraient jamais à l’esprit. C’est un cadeau de la réalité. La vie courante est source de toute fiction. D’où l’expression : incroyable mais vrai. »

 Sans lecteur, pas de livre

 La condition du succès de l’écrivain est d’avoir toujours en tête celui à qui il s’adresse, le lecteur. « Sans lecteur, il n’y a pas de livre. Le livre est un trait d’union entre l’écrivain et le lecteur (…) On a commencé par lire avant décrire. Tout lecteur n’est pas obligé d’écrire. Mais tout écrivain est d’abord un lecteur. C’est parce qu’il a tant aimé lire qu’il a voulu écrire. Et c’est d’abord pour lire qu’il écrit. On écrit le livre qu’on aimerait bien lire mais qu’on ne trouve pas. »

 Dany Laferrière pense que les écrivains du Nord et du Sud ne voient pas de la même manière la relation avec le lecteur. Il utilise l’analogie de la peinture. « Pour dire les choses de façon sommaire, il y a au moins deux façons de voir le paysage. Dans la manière occidentale : le point de fuite est situé au fond du tableau (…) Dès qu’on se place devant le tableau, on ne peut plus reculer : on est comme happé (…) Une curiosité insatiable semble mener l’individu d’une telle culture. Alors que c’est totalement différent dans la peinture primitive où les êtres et les choses semblent vouloir se précipiter, dans un même élan, vers le premier plan. Pourtant, ils n’ont pas l’air de fuir un danger. Contrairement à la vision occidentale où les personnages s’attendent à ce qu’on les regarde. Les personnages d’une toile primitive s’intéressent plutôt au monde d’en face. On les imagine comme un théâtre où nous serions les acteurs. Ils ont l’air de nous observer pendant que nous parlons d’eux (…) Dès mon premier livre, j’ai su que j’étais un écrivain primitif. Mon but était d’annuler l’esprit critique du lecteur en l’intoxiquant de saveurs, d’odeurs et de couleurs. Jusqu’à lui donner l’impression que je le pénètre autant qu’il me pénètre. »

 Dany Laferrière excelle dans l’art de mettre une scène sous les yeux du lecteur. Voici à titre d’illustration un bref passage sur le chat. « Observez un chat dans la maison par une journée pluvieuse. Ne le perdez pas de vue. Vous pouvez l’imiter si cela vous chante. Cette façon qu’il a de frôler les chaises ou vos jambes. Ces yeux mi-clos qui vous poussent à vous demander à quoi il peut bien penser en ce moment. Il se tient bien droit, en rapprochant ses quatre pattes vers un seul point, comme s’il était en train de garder un tombeau de pharaon. Puis, sans se presser, il passe d’une pièce à l’autre, pour revenir plus tard à son point de départ. »

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