Juifs et Musulmans, si loin, si proches

Arte TV vient de diffuser une passionnante série de documentaires intitulée « Juifs, Musulmans, si loin, si proches ».

 Le mur de haine qui sépare Juifs et Arabes semble chaque jour plus infranchissable. Deux hommes d’État ont payé de leur vie des tentatives de réconciliation : Sadate en 1981 et Rabin en 1995. On a du mal à imaginer que les communautés juives et musulmanes ont partagé ensemble pendant treize siècles un même destin. Elles parlaient la même langue, aimaient la même musique, vivaient dans des conditions semblables. Ce n’est qu’avec la montée du nationalisme en Europe et le colonialisme que s’est installée l’idée qu’il n’était plus possible de vivre ensemble, entraînant des mouvements massifs de population.

 Le documentaire « Juifs et Musulmans, si loin, si proches » a été réalisé par Karim Miské en 2013. Il est fondé sur l’interview d’universitaires, des images d’archives et des aquarelles animées de Jean-Jacques Prunès qui confèrent au film une forte charge émotive.

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Les origines

 Le film est composé de quatre parties, de chacune 52 minutes. Dans « les origines, 610 – 721 », le réalisateur retrace la fondation de l’Islam par Mahomet. À Médine habitaient trois tribus juives, auprès de qui Mahomet se familiarisa avec les personnages et les épopées bibliques. Les tribus ne reconnurent pas le statut de prophète à Mahomet, et devinrent peu à peu des opposants. Il exila deux d’entre elles. La troisième connut un sort plus cruel : les hommes furent massacrés, les femmes et les enfants vendus comme esclaves.

 Les successeurs de Mahomet s’élancèrent à la conquête du monde, et créèrent en empire incluant l’Arabie, le Chams (Palestine et Syrie), l’Irak, la Perse, l’Égypte, l’Afrique du Nord et l’Espagne. Les « gens du livre », Juifs et Chrétiens, obtinrent le statut de « dhimmis », mot qui signifie à la fois « assujettis » (à l’impôt, à l’interdiction de porter des armes etc.) et « protégés ».

 La place de l’autre

 Le second épisode, intitulé « la place de l’autre », couvre une vaste période (721 – 1789) où régnèrent, à Damas, Bagdad, Le Caire ou Cordoue, une succession de dynasties, des Omeyyades aux Ottomans. L’histoire commune des Juifs et des Musulmans fut traversée par des périodes de tension, et même marquée par des massacres. Mais Karim Miské rappelle que la grande civilisation abbasside de Damas comme celle, omeyyade, de Cordoue, fut fondée sur des communautés de croyants où collaboraient des savants de plusieurs confessions. Le documentaire cite en particulier Moïse Maïmonide (mort en 1208 en Égypte) qui écrivait en hébreu et en arabe et dont la pensée théologique talmudique fut profondément influencée par l’Islam. Il insiste sur le fait que lors de la prise de Jérusalem par les Croisés en 1099, la population, juive et arabe, fut en grande partie massacrée ; lorsque Saladin reprit la ville en 1187, il consentit à ce que les chrétiens quittent la ville pour la déportation ou l’esclavage.

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 La séparation

 La troisième partie est consacrée à « la séparation, 1789 – 1945 ». Le cas de l’Algérie est particulièrement illustratif de ce qui s’est passé en l’espace de quelques générations. En 1870, le décret Crémieux accorde la nationalité française aux Juifs d’Algérie, mais la dénie aux indigènes musulmans. Implicitement, les Juifs sont classés du côté des maîtres. Peu à peu, ils adoptent la langue, les coutumes, les habits des colonisateurs. Les lois raciales de 1940, qui leur retirent la nationalité, les plongent dans une sorte de no man’s land. Après la guerre, l’assimilation aux Européens reprend. En 1962, le slogan « le cercueil ou la valise » s’applique aussi aux Juifs d’Algérie.

 La guerre des mémoires

 Enfin, dans « la guerre des mémoires, 1945 – 2013 », le film décrit la mécanique infernale qui se met en place avec la création de l’État d’Israël par la volonté des Occidentaux soucieux de donner aux Juifs un foyer national les mettant à l’abri d’horreurs telles que celles déchaînées par les Nazis. Les idéologies simplifient à l’extrême une réalité complexe. Du côté israélien, puisqu’il existe une nation arabe, interdire le retour à 700.000 Palestiniens ayant trouvé refuge dans des terres arabes voisine est chose normale : ils ne sont pas exilés, ils ne sont que déplacés au sein de leur nation. Du côté égyptien ou irakien, les Juifs sont présentés par les dictatures en place comme des corps étrangers, à qui il est aisé de prêter la responsabilité de tout ce qui ne va pas : les boucs émissaires sont expulsés sans ménagement.

 Peu à peu, deux communautés qui ont vécu intimement ensemble pendant des siècles ne se supportent plus. À l’hostilité des « nations » s’ajoute de plus en plus l’inimitié des « religions », avec la montée en puissance des Juifs orthodoxes et des musulmans djihadistes. La tonalité de ce dernier épisode est amère. Sur une planche de Jean-Jacques Prunès, un jeune homme (juif) et une jeune femme (arabe) sont assis côte à côte dans une rame du métro parisien. Ils ne se regardent pas. Dans une dernière image, ils tournent leurs visages l’un vers l’autre. L’espoir existe. Mais comme il est fragile !

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