K.

Les éditions « vents d’ailleurs » viennent de publier la traduction en français de « K. », magnifique roman du journaliste et professeur brésilien Bernardo Kucinski, publié au Brésil en 2011.

Lorsque K., au début des années 1970, sous la dictature militaire, constata la disparition de sa fille, il ne pouvait s’imaginer ce qu’allait devenir sa vie. Tout entier dédié à la préservation de la langue yiddish, il ignorait que sa fille chérie menait une double vie, qu’elle s’était mariée à son insu et qu’avec son mari elle menait la lutte armée dans un mouvement infiltré jusqu’à la moelle par les agents du régime.

Il ne pouvait non plus savoir qu’elle avait été arrêtée, torturée, mise à mort par la dictature militaire. Il participa un jour à une réunion de personnes comme lui sans nouvelles d’un être proche. « Un homme se leva, dit qu’il était venu de Goiãna spécialement pour la réunion. Ses deux enfants, l’un de vingt ans et l’autre d’à peine seize, furent disparus. Il fut le premier à utiliser l’expression « furent disparus ».

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Le livre de Kucinski est un monument contre l’Alzheimer collectif qui touche encore aujourd’hui, un demi-siècle après les faits, le Brésil. « Le « totalitarisme institutionnel » exige que la faute, alimentée par le doute et l’opacité des secrets, et renforcée par l’encaissement des indemnisations, reste à l’intérieur de chaque survivant comme un drame personnel et familier, et non comme la tragédie collective qu’elle fut et qu’elle continue d’être ».

Le livre parle justement du monument, la pierre tombale que K. voulait faire ériger au cimetière juif de São Paulo. Le rabbin s’y oppose, puisqu’une pierre tombale ne peut marquer qu’un corps présent en décomposition. Vision obtuse de la religion.

L’ouvrage est construit dans une série de courts chapitres, chacun étant écrit d’un point de vue différent. Voici un agent des services secrets. Il fait croire à K. que sa fille arrivera le lendemain par un vol de la TAP. « Nous allons lui rompre l’échine, à ce vieux. Nous allons le fatiguer, nous allons le tuer de fatigue, jusqu’à ce qu’il attrape un infarctus, ce fils de pute…»

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K. se rend compte du paradoxe de son immunité. « La répression s’en prend pas à lui, même quand il crie. S’en prendre à lui, se serait confesser, reconnaître que l’on est au courant ».

Il est un jour convoqué au tribunal militaire. Un sergent qui se faisait passer pour militaire lui avait extorqué de l’argent en l’échange de renseignements (inexistants, et pour cause) sur sa fille. L’escroc est condamné, non pour l’extorsion, mais pour avoir laissé entendre que l’armée avait quelque responsabilité dans la disparition de la jeune femme.

Dans sa jeunesse en Pologne, K. avait été arrêté et torturé. Mais sous le joug nazi, « les prisonniers étaient enregistrés, la famille était informée. Il y avait accusation et défense, visites à la prison. Là-bas elles ne disparaissaient pas avec les prisonniers. »

Le « K. » de Kucinski a naturellement une parenté avec celui de Kafka, non seulement dans l’affrontement avec une administration absurde, mais aussi par le tourment permanent de la faute qu’on a dû commettre et qui a déclenché un engrenage fatal. C’est un livre poignant, qui interroge un fragment d’histoire qu’aujourd’hui encore les Brésiliens préfèrent ne pas affronter.

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Bernardo Kucinksi