La belle endormie

La Belle endormie (La bella addormentata), film de Marco Bellochio, nous plonge au cœur d’une controverse qui a profondément divisé les Italiens à la fin 2008 et au début 2009 : à la demande du père d’Eluana Engaro, dans le coma depuis 17 ans, un tribunal avait autorisé  l’interruption de son alimentation artificielle.

 Le Président du Conseil Silvio Berlusconi avait utilisé cette situation pour souder autour de lui l’opinion catholique. Au nom du respect absolu de la vie, il avait déposé en urgence un projet de loi obligeant à maintenir l’assistance mécanique à la vie de personnes comateuses, ce qui aurait obligé à rebrancher les appareils maintenant en vie Eluana. Le film se déroule début février 2009, six semaines après qu’Eluana eut été débranchée : elle est transférée à l’hôpital d’Udine pour y mourir ; à Rome, les Députés sont réunis pour voter le projet de loi de Berlusconi.

 Il y a trois belles endormies dans le film de Bellochio. Eluana Engaro, dans son lit d’agonie à Udine, est pour le spectateur une endormie virtuelle. Elle est rendue présente par les manifestants venus en masse dénoncer son « assassinat » : « tuez-moi aussi » dit le panneau au cou d’un tétraplégique poussé en tête d’une procession. Elle occupe massivement le petit écran. Et naturellement, le Parlement, où Emma Bonino prend la tête de l’opposition au projet de loi, qualifié de barbare et inhumain.

 Le Sénateur Ulio Beffardi (Toni Servillo) est déchiré. Il appartient à Forza Italia, la formation de Silvio Berlusconi. Mais, supplié par sa femme d’abréger ses souffrances insupportables, il l’a, par amour, aidée à mourir. En conscience, il ne peut voter la loi. Sa fille Maria (Alba Rohwacher), au contraire, fait partie des manifestants « pour la vie » sous les fenêtres de l’hôpital d’Udine. Elle ne peut pardonner à son père d’avoir tué sa mère. Mais à Udine, elle rencontre et aime un garçon dont le frère, bipolaire, l’a agressée.

 La seconde belle endormie est Rosa, la fille d’une ancienne actrice surnommée « Divina Madre » (Isabelle Huppert). Elle est dans le coma et respire à l’aide d’une machine. Sa mère a abandonné sa carrière et perdu tout intérêt pour son mari et pour son fils. Elle vit dans l’espoir qu’à force de soins, de paroles et de prières, sa fille ressuscitera.

Isabelle Huppert dans le rôle de la Divina Madre

Isabelle Huppert dans le rôle de la Divina Madre

 La troisième belle endormie s’appelle Rossa (Maya Sansa). Toxicomane, désespérée, écœurée par la vie, révoltée, elle veut se suicider. Un jeune médecin, Pallido (Piergiorgio Bellochio) prétend la sauver, lui donner une autre chance dans la vie, fût-ce malgré elle.

 Claquemurée dans son obstination, la Divina Madre se transforme en une statue de pierre, admirable mais morbide. L’obstination de Pallido trouvera la brèche dans le cœur de Rossa. Celle-ci, le voyant dormir, lui retire ses chaussures pour qu’il soit plus à l’aise. Quelque chose dans la vie d’enfer de la jeune femme se remet en marche. La passion amoureuse de Maria lui fait comprendre que c’est l’amour qui a amené son père à aider sa femme à mourir. Ulio démissionnera de son poste de Sénateur. Père et fille se retrouvent, face à face, sans écran.

 « La Belle endormie » a reçu des critiques contrastées. Il est vrai que, malgré l’unité de temps (trois jours), la coexistence de trois histoires non connectées donne parfois un sentiment de dispersion. Mais le film pose des questions fondamentales sur la vie et la mort, les mêmes qu’avaient soulevées « Hable con ella » d’Almodovar et « Amour » de Haneke. Il est porté par des acteurs et des actrices magnifiques. Certains décors sont inoubliables : la maison de la Divina Madre, d’une obscurité pénétrante à l’exception de la chambre lumineuse de sa fille Rosa ; le bain turc du Sénat italien, dans lequel les parlementaires dissertent sur la situation autour d’un psychiatre tout droit sorti d’un film sur la décadence de l’Empire Romain.

Roberto Hertzikler, dans le rôle du psychiatre du bain turc du Sénat

Roberto Hertzikler, dans le rôle du psychiatre du bain turc du Sénat