La Douane de mer

Dans « la Douane de mer » (1993), Jean d’Ormesson livre sa manière de comprendre la condition humaine.

Bien que d’Ormesson ait publié plusieurs livres après « la Douane de mer », cet ouvrage peut être considéré comme son testament spirituel. L’éditeur ne s’y est pas trompé. Il a réimprimé l’ouvrage le 7 décembre, deux jours seulement après le décès de l’écrivain.

C’est d’ailleurs de décès qu’il s’agit. « O » (Ormesson) meurt subitement à la Douane de mer de Venise dans les bras de Marie, l’amour de sa vie. Alors que son esprit s’envole vers sa destination finale (laquelle ?), il rencontre un pur esprit venu d’une lointaine galaxie pour enquêter sur la planète terre. « A » demande à « O » de lui expliquer ce qui se passe sur la terre et les ressorts de la condition humaine. Il le persuade de rédiger avec lui un rapport à l’attention des esprits de la galaxie d’Urql. Leur survol de la planète terre dure trois jours.

Venise, la Douane de mer

Vivre, c’est mourir

« Vivre c’est mourir. La mort s’enclenche à la naissance ». La sagesse de Jean d’Ormesson tient dans cette formule. Contrairement à « A » qui, étant éternel, se targue de pouvoir décrire à son partenaire ce qui se passera dans 10 jours, ans, siècles ou millénaires, « O » est, comme tous les humains, ancré dans le temps.

Par la naissance, les hommes se trouvent précipités dans le torrent du temps, dont le cours est irréversible. Leur naissance est un déchirement, leur mort aussi. Entre ce commencement et cette fin, ils souffrent, ils aiment, ils connaissent des moments de bonheur et de grandes détresses. Le paradoxe « vivre c’est mourir » résume toute la philosophie de l’auteur : si la vie avait une durée illimitée, il ne serait pas possible de la savourer intensément.

Ce thème est repris tout au long des 600 pages de l’ouvrage. « Le temps est le lieu de l’accident, du hasard, de l’éphémère, de la mort. Il est le lieu du changement. Il est le lieu des rencontres. Il est le lieu de l’histoire et de la parole parce qu’il est le lieu de la vie. »

« Je trouve le monde épatant. Il m’amuse à la folie. Je ne sais pas où il va. »

L’amour, plaisir et souffrance

 « L’amour est plaisir et souffrance. Le corps, chez l’homme, est lieu de l’amour parce que, dans l’amour comme dans les corps, la souffrance se mêle au plaisir. »

« Le bonheur occupe les hommes, et la passion aussi. Des mécanismes incertains les soulèvent les uns contre les autres, et souvent contre eux-mêmes. Le malheur les submerge, ils souffrent, ils ne comprennent plus rien, leur tête se brouille, ils haïssent, ils ont peur, ils espèrent que demain sera moins dur qu’hier. Ils sont curieux d’autre chose. Ils aimeraient bien savoir d’où ils viennent, où ils vont. Ils construisent des systèmes. La science est un système. La religion est un système. L’art est une espèce très subtile de système. »

« La contradiction était à l’œuvre partout. Elle enfonçait ses coins dans la simplicité du ciel, de la nuit, de l’eau, dans les élans du cœur. Et elle finissait par se résoudre dans la vie et le temps. Les hommes se battaient et se réconciliaient. Ils s’aimaient et se quittaient. »

Le livre de Jean d’Ormesson est nourri d’une immense érudition, avec une prédilection pour le siècle de Châteaubriand, Stendhal, Musset et George Sand. On y trouve, enchâssées dans les dialogues de « O » avec « A », des dizaines de nouvelles illustrant le tragique et l’exaltation d’être humain. Et, en filigrane, son histoire avec Marie, rencontrée un jour de pluie sous un parapluie rue du Dragon à Paris et avec qui il était si bon de jouir de l’existence.

Samedi 23 avril 1616, mardi 23 avril 1616

J’y ai pour ma part rencontré un fait qui m’a spécialement intéressé puisqu’il concerne Cervantès et Shakespeare, les phares de mes séjours en Espagne puis en Angleterre. Les deux écrivains sont morts à la même date : le 23 avril 1616. Mais Cervantès est mort un samedi, et Shakespeare un mardi. Pourquoi ? Parce que l’Espagne catholique avait adopté le calendrier imposé par le pape Grégoire XIII en 1582, celui que nous connaissons aujourd’hui. Pour aligner le calendrier sur l’année solaire, le pape avait tout simplement fait disparaître dix jours : « du 4 au 15 décembre 1582, écrit d’Ormesson, c’est le grand dimanche de l’histoire. Dieu prend dix jours de vacances et fait le ménage du temps. »

Il faudra attendre 1752 pour que l’Angleterre anglicane se résigne à adopter le calendrier grégorien. « La solution de l’énigme est que Cervantès est mort le premier, à Madrid, au cœur de l’Espagne catholique, le samedi 23 avril 1626 du calendrier grégorien. Et que Shakespeare meurt dix jours plus tard, à Stratford-upon-Avon, Warwickshire et dans le calendrier julien, le mardi 23 avril ancien style, c’est-à-dire le 3 mai dans le calendrier grégorien. »

Un monde aussi rempli de bizarreries est en effet « épatant » !