La double vie de Sarah Bernhardt

« Ma double vie » devait être le premier tome de l’autobiographie de Sarah Bernhardt (Feuilletto, 2012). Ecrit en 1907, le livre couvre la période qui s’étend de la naissance de Sarah (1844) à sa première tournée triomphale aux Etats-Unis (1880 – 1881). L’actrice est morte en 1923 sans avoir poursuivi ce travail.

 J’ai eu envie de lire la biographie de Sarah Bernhardt en visitant à la Pinacothèque de Paris l’exposition sur l’Art Nouveau. On y trouve en effet des affiches d’Alfons Mucha faisant la promotion de son théâtre et un autoportrait sculpté. Non conventionnelle, féminine, libre, pluridisciplinaire, la comédienne a partie liée avec un mouvement artistique tout entier construit sur la nature, la féminité et l’application aux objets de la vie quotidienne.

 Sarah n’explique pas le titre « ma double vie »  Elle laisse entendre que sa santé chétive et les multiples situations extrêmes auxquelles elle a été exposée lui auguraient une vie courte ; lorsqu’à l’âge de 63 ans elle écrit ses mémoires et annonce qu’elle a résolu de vivre, c’est en quelque sorte une seconde opportunité de vivre qui s’ouvre à elle.

 La référence à la double vie tient peut-être aussi à son extrême popularité et à l’antagonisme entre son moi privé et sa personne publique dont la notoriété, mondiale, ne peut probablement se comparer qu’à celle des Beatles ou de Michael Jackson.

 

 

Affiche d'Alfons Mucha pour Sarah Bernhardt

Affiche d’Alfons Mucha pour Sarah Bernhardt

 

 Je pense aussi que la « double vie » se réfère à ce qu’on appellerait aujourd’hui la « bipolarité » de Sarah. Elle pouvait passer en quelques minutes de l’euphorie à la plus sévère dépression, de la résignation à l’agression, de l’affection à la haine. Cette versatilité à la ville fit d’elle une immense comédienne à la scène, même si les enregistrements que nous possédons d’elle témoignent d’une diction grandiloquente qui choquerait aujourd’hui.

 Ce qui frappe d’abord chez Sarah, c’est sa combativité. Elle est « indomptable », comme le dira l’un de ses directeurs. Lorsqu’éclate la guerre de 1870, elle n’a que 26 ans. Elle crée une clinique pour soigner les blessés, se démène pour obtenir du ravitaillement, recrute et encadre une équipe de soignants. Une fois l’armistice signée, elle se met en tête de rejoindre les siens repliés à Hambourg et affronte mille désagréments et périls. Elle raconte par exemple avoir du partager le compartiment d’un malotru qui ne cessait de fumer. Excédée, elle ouvre la fenêtre. L’autre la referme et fume de plus belle. Il croit avoir partie gagnée quand Sarah brise la fenêtre d’un  violent coup de coude ! Indomptable Sarah !

 « Un jour que je me plaignais à Madeleine Brohan, que j’aimais infiniment, l’adorable artiste me prit la tête et, me regardant dans les yeux : « Ma pauvre chérie, tu ne peux rien y faire ; tu es originale sans le vouloir, tu as une effroyable crinière rebelle et frisée par la nature, ta sveltesse est exagérée, tu possèdes dans ton gosier une harpe naturelle ; tout cela fait de toi un être à part, ce qui est un crime de lèse-banalité. Voilà pour ton physique. Tu ne peux cacher ta pensée, tu ne peux courber l’échine, tu n’acceptes aucune compromission, tu ne te soumets à aucune hypocrisie : ce qui est un crime de lèse-société. Voilà pour ton moral. Comment veux-tu, dans ces conditions, ne pas éveiller la jalousie, froisser les susceptibilités, exciter les rancunes ? Si tu te désespères de ces attaques, tu es perdue car tu seras sans forces pour lutter (…) Si tu veux rester toi, ma chérie, prépare-toi à monter sur un petit piédestal construit de calomnies, de potins, d’injustices, d’adulations, de flatteries, de mensonge et de vérités. Seulement, quand tu seras dessus, tiens-toi bien, et cimente-le par ton talent, ton travail et ta bonté. Alors tous les méchants qui, sans le vouloir, ont apporté les premiers matériaux à l’édifice, enverront des coups de pied dedans, pour le démolir. Mais, si tu le veux, ils seront impuissants, et c’est ce que je te souhaite, ma chère Sarah, car tu as une soif ambitieuse de Gloire. Moi, je ne comprends rien à cela, je n’aime que l’ombre et le repos. »

 « Je la regardai avec envie. Elle était si belle avec ses yeux mouillés, sa figure aux lignes pures et reposées, son sourire las. Je lui demandai, anxieuse, si le bonheur n’était pas dans ce calme, dans ce dédain de toutes choses.

 « Je l’interrogeai doucement pour savoir : elle me dit que le Théâtre l’ennuyait, qu’elle n’y avait eu que des déboires. Son mariage ? Elle en frissonnait encore de déplaisir. Sa maternité ne lui donnait que des chagrins. L’amour l’avait laissée le cœur broyé, le corps désemparé. Ses jambes étaient enflées et ne la portaient qu’à regret. Elle met dit tout cela, de ce même ton calme, un peu lassé.

 « Ce qui m’avait charmée tout à l’heure me glaçait maintenant, car sa haine du mouvement venait de l’impuissance de ses yeux, de ses jambes ; et son amour de l’ombre n’était que l’apaisement nécessaire aux blessures de sa vie déjà vécue. »

Portrait de Sarah Bernhardt par Georges Clarin

Portrait de Sarah Bernhardt par Georges Clarin

 Le tempérament de Sarah était à l’opposé de l’apaisement,  de la résignation et de l’impuissance. Dès l’âge de neuf ans, elle avait demandé en cadeau du papier à lettre marqué la devise qu’elle s’était choisie : « quand même », malgré tous les obstacles, envers et contre tout et tous.

 Si sa vie personnelle fut celle d’une guerrière, en ce qui la concerne la société elle était pacifiste : « je hais la guerre ! Elle m’exaspère, me fait frissonner de la tête aux pieds. Et par moments (en 1870), je me redressais, effrayée, bouleversée par les appels lointains de cris humains. Ah ! la guerre ! … Infamie ! Honte et douleur ! Ah ! la guerre ! vols et cimes appuyés ! pardonnés ! glorifiés ! »

 Et aussi : « je hais la peine de mort ! C’est un reste de lâche barbarie ; et c’est une honte pour les pays civilisés de dresser encore des guillotines et des gibets ! tout être humain a une seconde d’attendrissement, une larme douloureuse, et cette larme peut féconder une pensée généreuse qui mène au repentir ! »

 « Ma double vie » est un récit passionnant, bien écrit, où l’on rencontre nombre de personnalités qui ont marqué la seconde moitié du dix-neuvième siècle : Napoléon III et son ennemi juré Victor Hugo, George Sand ou Thomas Edison.

 Sarah Bernhardt fut de son temps une star mondiale. Voici ce qu’elle dit de la « réclame », on dirait aujourd’hui de la communication : « Hélas ! Trois fois hélas ! On est victime de la réclame. Ceux-là qui goûtent les joies et les tristesses de la célébrité quand ils ont passé quarante ans savent se défendre : ils connaissent les tournant-court, les fondrières cachées sous les fleurs, ils savent brider ce monstre de la réclame, pieuvre aux innombrables tentacules, jetant à droite, à gauche, en avant, en arrière, ses bras visqueux, ramassant par ses mille petites pompes aspirantes tout ce qui traîne de potins, de calomnies, de louanges, pour les cracher au public dans son vomissement de fiel noir. Mais ceux-là que la célébrité accroche quand ils ont vingt ans, ceux-là ne savent rien. »

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