La gravité du vide

L’émission « la conversation scientifique » d’Étienne Klein sur France Culture le 7 juillet dernier m’a bouleversé. Intitulée « la gravité du vide », elle était consacrée à Chloé Moglia, « circassienne formée aux arts martiaux qui se joue du vide, des airs et des hauteurs ».

J’ai été formé dans une tradition chrétienne qui affirme la primauté de l’esprit sur le corps et, dans l’espace, du haut sur le bas. De la tête et des jambes, la tête était le maître. Au jour du jugement, la chair devait ressusciter, mais sous la forme d’un corps spirituel dont toute souillure et toute pesanteur seraient exclues.

L’interview de Chloé Moglia ébranle en profondeur cette philosophie de la vie. Son interview par le physicien Étienne Klein met en question des idées reçues.

Il faut d’abord dire que Chloé Moglia, née en 1978, s’est formée aux arts du cirque et d’abord du trapèze. Deux choses l’ont écartée de cette discipline : aux 60 centimètres du trapèze, elle préfère une barre métallique de plusieurs dizaines de mètres, de préférence en spirale ; à l’élan du trapéziste, elle préfère la suspension immobile.

Dans son spectacle, elle reste suspendue dans le vide de 35 à 40 minutes. Vus par le spectateur, ses mouvements sont lents. Mais pour l’artiste qui les exécute, ils résultent d’une multitude de gestes qu’elle accomplit et qui s’accomplissent en elle.

L’artiste ne doit pas chercher à se concentrer pour éviter le danger. Elle doit rester attentive à ce qui se passe autour d’elle, et sa sécurité dépend de sa capacité à rester ouverte à tout ce qui peut se passer, en elle et en relation avec son environnement. Elle doit rester équanime, en tension entre lucidité et tranquillité.

Dans la suspension, il s’agit de « tenir bon », mais la force ne doit pas écraser la sensibilité. Les acrobates vivent parfois une schizophrénie entre sensibilité et puissance. Le fait de rester suspendue immobile, sans élan, ne contraint pas à aller dans une direction prédéfinie. Tout est possible. L’artiste suspend le temps en se suspendant. Elle est dans un état de questionnement, de curiosité : tout est alors possible.

Le vertige joue dans les deux sens. Chloé Moglia dit qu’elle se sent aspirée par le haut, et que sa crainte parfois est de ne jamais redescendre.

Lorsque l’artiste n’en peut plus, ce n’est pas le bras qui n’en peut plus, c’est le mental. Il faut creuser ce message de « je n’en peux plus ». La respiration, le souffle permettent de se « réaligner ». Chloé Moglia pratique l’apnée au sol. Elle parle du sentiment de choir en soi-même que procure cet exercice.

Passionné par les anagrammes renversantes, Étienne Klein a proposé celles-ci : « la chute des corps = hors du spectacle » et « Chloé Moglia = Agile Moloch ».

En conclusion, voici la manière dont Chloé Moglia présente son travail, sur le site internet de son association Rizhome : « je (pro)pose des situations propices à l’observation du vivant. Je m’attarde particulièrement sur les courbes de densité et d’évanescence, de poids et de légèreté, en lien avec un espace temps dilaté. J’essaye de placer un cadre d’observation et d’attention pour percevoir les plus infimes détails. La pratique de la suspension, qui souligne/dessine le paradoxe de la force et de la fragilité est un moyen efficace d’accroître l’intensité du vivant dans l’ici et maintenant. Je l’utilise comme générateur de sens et de densité. »